Causerie V

 

SUR LA MANIÈRE D’INSTRUIRE ET DE PRÊCHER

 

Je ne conseille pas aux jeunes prêtres de composer des sermons de leur tête, parce qu’ils ne travaillent ordinairement que d’imagination. Ce qui leur paraît d’abord admirable, ils le trouvent, au bout de quelques années, pitoyable, parce que les jeunes gens, n’ayant pas encore le jugement formé, ne distinguent pas le solide d’avec le saillant. Ils s’attachent ordinairement au faux brillant plutôt qu’au véritable solide. Ils cherchent plus l’agréable que l’utile. Ils prêchent sur des matières qui leur paraissent propres à faire briller leur prétendue éloquence, et qui sont de leur goût, au lieu qu’ils devraient chercher ce qui est le plus nécessaire, le plus utile, le plus convenable à leurs auditeurs, surtout au grand nombre, aux simples, aux ignorants, sans avoir égard à un Monsieur ni à une demoiselle à qui ils cherchent à plaire plutôt qu’à Dieu. Saint Paul disait : Non in persuabilibus humanæ sapientiæ verbis, non in sapientia verbi, ut non evacuetur crux Christi (1 Co 1, 17). C’est donc énerver et corrompre la parole de Dieu que de la prêcher selon les maximes d’une prudence et d’une éloquence humaine. Elle n’est plus alors la parole de Dieu ; mais c’est la parole de l’homme, qui ne produira plus que des effets humains propres à infatuer le prédicateur et l’auditeur. Il est bien remarquable qu’à l’ordination de l’évêque on rappelle ces paroles de saint Paul pour lui montrer comment il doit prêcher.

Il faut premièrement choisir des matières essentielles et les suivre par ordre et non par passion, par imagination, comme cela arrive à bien des prêtres, qui, étant trop affectés d’une chose qui n’est pas la plus essentielle, oublient toutes les autres pour ne parler que de celle-là, la répétant sans cesse par humeur, parlant avec une aigreur qui porte l’indignation dans le cœur de l’auditeur au lieu d’y apporter la lumière et l’onction du Saint-Esprit qui éclairent et touchent les cœurs. Pour produire ces effets salutaires il faudrait que les prêtres fussent des hommes pleins de Dieu, des hommes d’oraison, si unis à Dieu, si consommés dans Dieu qu’il paraît assez que c’est Dieu, que c’est le Saint-Esprit, qui parle par leur bouche. Deo exhortante per nos ; si quis loquitur, quasi sermones Dei (2 Co 5, 20).

Il y a un zèle et une éloquence passionnés, naturels, et surnaturels. Il faut bien en savoir la différence. Il y a des prêtres qui cherchent plus leur propre gloire que la gloire de Dieu et le salut des âmes. Ils se prêchent eux-mêmes plus qu’ils ne prêchent Jésus-Christ, contre l’avis de l’Apôtre, qui disait : Non nos prædicamus sed Jesum Christum (2 Co 4, 5). Oui, c’est Jésus-Christ qu’il faut prêcher avant toutes choses. Aliud fundamentum nemo potest ponere præter id quod positum est, quod est Christus Jesus (1 Co 3, 11).

L’orgueil et l’amour propre des prédicateurs attirent la malédiction sur leurs discours et en empêchent le fruit. Et la simplicité, l’humilité, la pureté d’intention, l’oraison, la mortification y apportent de grandes bénédictions.

Je conseille donc aux jeunes prêtres de ne pas composer d’abord des sermons de leur tête, mais de prêcher de bons auteurs, comme le catéchisme de Montpellier, les lectures du P. Antoine, Bourdaloue, Grenade, etc. S’ils s’attachent au solide, aux bonnes preuves et aux bonnes raisons tirées de l’Écriture et de la théologie, un sermon établi et fondé sur des preuves solides est toujours bon ; les preuves et les raisons sont toujours convaincantes, au lieu qu’un sermon dont le principal mérite ne consiste que dans le style n’a point de valeur intrinsèque, et il tombe avec le style, qui varie sans cesse. D’ailleurs un style académique est inintelligible à la plupart des auditeurs. Et voilà pourquoi la France était dans l’ignorance des vérités essentielles de la religion : parce que les prédicateurs ne prêchaient plus la parole de Dieu ni les dogmes de la religion. Voilà pourquoi le schisme et l’erreur ont fait un progrès si rapide : parce qu’on n’était pas solidement instruit. Prêchons donc les dogmes ; exposons les mystères ; expliquons le symbole, l’oraison dominicale, les vertus théologales. Faisons-en bien connaître les motifs. Voilà ce qu’il faut prêcher : l’Écriture, la théologie, les bons catéchismes, celui de Montpellier, du Concile de Trente.

Voilà comment faisaient les Pères de l’Église ; et alors on était parfaitement instruit. Maintenant on ne sait plus sa religion, on ignore les mystères, on ne sait quelles sont les preuves et les motifs de crédibilité sur lesquelles notre religion est fondée. On ne va au sermon que pour s’amuser ; on y répète toujours ce qu’on a entendu cent fois, des discours de morale exagérés, sans exactitude, souvent des figures, des hyperboles, des pièces d’éloquence. Quel compte les prédicateurs auront à rendre à Dieu d’avoir ainsi abusé de leur ministère pour satisfaire leur passion et séduire, infatuer les auditeurs au lieu de les convertir ! Il faut donc exposer par ordre le symbole, l’existence de Dieu, les perfections de Dieu, le mystère de la Trinité, de l’Incarnation, et de la Rédemption. Pourquoi ? Parce que la connaissance de ces mystères est nécessaire de nécessité de moyen. Sans elle on ne peut être sauvé ni approcher dignement des sacrements. Et comme la raison ne nous apprend pas ces mystères, il faut les répéter souvent, de peur qu’on ne les oublie. Combien de personnes qui les ignorent ! Interrogez vos pénitents, et vous le verrez par expérience. Il faut de temps en temps des sermons frappants sur les grandes vérités, sur la mort, le jugement, l’enfer, l’éternité, pour faire rentrer les pécheurs en eux-mêmes ; mais après cela, revenir à l’ordre et à la suite de ses instructions.

J’ai vu des prêtres qui instruisaient des années entières sur la même matière : abus, excès. Il y a d’autres matières aussi importantes ; il faut les exposer aussi. Oportuit hoc facere et aliud non omittere (Mt 23, 23). Si on s’arrête trop sur un point, on n’aura pas le temps d’expliquer tout ce qui est nécessaire. Il est très à propos aussi d’expliquer le symbole de saint Athanase.

Quand on prêche sur une matière, il faut toujours la traiter à fond, ex visceribus rei. Il faut la traiter théologiquement par définition et division, en donner des preuves, et des preuves solides. Les allemands prêchaient encore théologiquement, mais les français ne faisaient plus depuis longtemps qu’effleurer les matières, supposant que les auditeurs les savaient. Ainsi on n’apprenait plus rien dans les sermons français. Ce n’étaient que des phrases, des figures, des termes ampoulés qui ne disaient rien, de sorte qu’on pouvait aller dix ans aux sermons de la cathédrale sans savoir sa religion. Voilà pourquoi il n’y avait plus de foi : parce qu’on n’exposait plus les dogmes de la foi.

Avant le sermon il faut beaucoup s’humilier et demander que nos péchés ne soient point un obstacle au fruit que la parole de Dieu doit produire ; pendant le sermon se tenir uni à Dieu ; après le sermon demander que Dieu supplée à notre défaut, qu’il bénisse sa parole, qu’il éclaire, qu’il touche, qu’il convertisse les âmes.

 

Est-il à propos de prêcher d’abondance, sans écrire ?

À cette question je réponds que oui et non ! Oui, pour des gens qui ont bien étudié la théologie et l’Écriture, et qui se sont fait une méthode exacte d’instruire par définition et division, et qui se sont toujours attachés aux preuves essentielles. Je réponds non pour des verbiageurs, qui parlent beaucoup, et qui, après un catéchisme ou un discours d’une heure, n’ont rien dit de solide : verba et voces, præteræque nihil ! Un homme méthodique en dira plus en quatre mots qu’eux en cent. Ils rebattent toujours des mêmes choses ; et leurs paroissiens ignorent les vérités essentielles qu’ils devraient savoir.

Mais pour un prêtre instruit méthodiquement, qui sait sa théologie dogmatique et morale, qui étudie sans cesse les divines Écritures, et qui a le don de la parole, il est bien plus avantageux qu’il prêche d’abondance. Par ce moyen il aura plus de temps pour l’étude, la prière, et les bonnes œuvres ; il sera libre ; il dira des choses touchantes et importantes que le Saint-Esprit lui inspirera en prêchant. Dabitur vobis in illa hora quid loquamini (Mc 13, 11). Ce sera le Saint-Esprit qui parlera par sa bouche si c’est un homme de Dieu, un homme d’oraison, un homme uni à Dieu et tout rempli de Dieu. Il priera avant le sermon ; il priera pendant le sermon et après le sermon ; et Dieu le bénira. Dominus dabit verbum evangelizantibus pietate multa (Ps 67, 12). Il lui échappera quelques phrases peu correctes. Mais, répond le grand Fénelon, un auditeur raisonnable pardonnera aisément ces fautes de langage à raison de tant de bonnes choses que dit le prédicateur qu’il entendra. Ce sera une petite confusion qui humiliera le prédicateur et lui servira de préservatif contre le poison de l’amour propre.

Encore un avantage qui résulte de la façon de prêcher d’abondance, c’est qu’on se conforme au temps, au lieu, au nombre, à la portée des auditeurs, au lieu qu’en s’astreignant à ce qu’on a écrit et préparé, il arrivera des circonstances qui le rendront inutile, déplacé, ridicule. Vous avez fait un sermon pour des gens de ville, et vous le prêchez à des gens de village qui ne l’entendront pas. Vous l’avez fait pour des savants qui ne s’y trouvent pas ; il n’y a dans votre auditoire que des ignorants. Vous avez travaillé un sermon sévère pour reprendre certains pécheurs qui n’y assisteront pas ; ainsi vous vous déchaînerez contre les bons qui y assisteront. Au lieu qu’en prêchant d’abondance, vous voyez quelle est la capacité et quels sont les besoins de vos auditeurs, et vous leur prêchez en conséquence.

Si après l’instruction on est applaudi, c’est la preuve qu’on a mal prêché ! C’est ainsi que pensait saint François de Sales. Pourquoi ? Parce que la nature est satisfaite. Donc on aura prêché pour contenter la nature, dont on a flatté l’oreille et les passions. Donc le sermon n’a fait que des impressions humaines. Donc on a prêché comme le monde désire qu’on prêche, c’est-à-dire mal. Car si on avait prêché comme il faut, surnaturellement, la parole de Dieu aurait fait des impressions surnaturelles ; elle aurait produit des remords, des regrets, des combats, des sacrifices intérieurs, des changements, des conversions. Or, tout cela ne réjouit pas. Et une personne qui pense sérieusement à se détacher du monde et d’elle-même, à faire des sacrifices, en un mot à se convertir, ne pense guère à faire des compliments au prédicateur.

Nous le voyons par l’exemple de Jésus-Christ même. Quand il avait prêché, les juifs murmuraient contre lui, et ce jeune homme à qui il avait dit de vendre ses biens était triste et rêveur: abiit mœrens (Mc 10, 22). Ainsi le Sauveur et les apôtres s’attiraient des injures, des censures, et des persécutions en prêchant.

Saint Augustin en prêchant contre un abus avait la douleur de voir une partie de ses auditeurs s’indigner contre lui. Ainsi, si l’on prêche selon Dieu, on ne plaît pas aux méchants, et quelquefois pas même aux bons. J’ai vu cela cent fois par expérience. Un jour, une personne de piété écoutait deux prédicateurs. L’un l’éclairait et lui causait des remords ; elle était plutôt tentée de murmurer contre lui que de lui applaudir. L’autre la réjouissait ; elle sortait du sermon gaie, contente, dissipée, applaudissant au prédicateur. Mais il était aisé de voir par les effets que le sermon qui lui plaisait lui nuisait plus qu’il ne lui profitait. Malheur donc, et doublement malheur, aux prédicateurs qui sont applaudis. C’est une preuve qu’ils prêchent selon le monde et qu’ils font plus de mal que de bien.

Il faut en instruisant dire les choses dans la plus grande exactitude, sans exagération, car en exagérant on fait des fausses consciences, on trouble, et on jette mal à propos dans l’inquiétude les âmes timorées qu’il faudrait rassurer. J’ai vu une bonne âme qui faillit perdre la tête au sortir d’un sermon où on avait présenté comme des crimes énormes des faiblesses légères ou des fautes d’inconsidération. C’est le grand défaut des prédicateurs à la mode. En parlant d’un vice, ils le dépeignent toujours comme le plus horrible. Et par une figure on rapetissera tous les autres crimes en comparaison de celui-là. On fera entendre en parlant de l’ivrognerie que l’impureté n’est rien en comparaison ; ainsi on rassurera l’impudique qui entendra le sermon.

Voici encore un grand inconvénient qui résulte de l’inexactitude : on entend un prédicateur qui dit d’une façon, et on en entend un autre qui parle autrement. Les fidèles en sont scandalisés et ils vacillent dans la foi, ne sachant plus à quoi s’en tenir. Il faut donc dire les choses comme elles sont, ce qui est de foi comme un article de foi, ce qui est certain comme certain, et le douteux comme douteux, le mortel comme mortel, et le véniel comme véniel, ayant grand soin quand on avance quelque chose d’incertain de dire qu’ils ne sont pas obligés de le croire comme de foi, qu’il y a des docteurs qui pensent le contraire, que l’Eglise n’a rien décidé là-dessus, qu’elle permet à chacun de suivre son sentiment, et que c’est la raison pour laquelle ils entendent des prêtres parler diversement dans des matières que l’Église n’a pas décidées, mais qu’en tout ce que l’Église a décidé comme de foi tous les catholiques sont d’accord et qu’ils n’ont qu’une même foi. Car, ou ils se soumettent à la décision de l’Église, ou non. S’ils s’y soumettent, ils ont la même croyance. S’ils ne s’y soumettent pas, ils ne sont plus catholiques.

Il serait bien utile aussi de prendre de temps en temps des livres connus et approuvés, comme l’Écriture, ou l’Imitation, le Catéchisme du Concile de Trente, celui de Montpellier, de Toul, etc., et les lire en chaire, les expliquer, et faire voir que cette doctrine est la même que celle que nous prêchons.

Une manière essentielle sur laquelle il faudrait bien instruire, et sur laquelle on n’instruit pas, c’est la grâce. Car comment l’estimer, la désirer, la demander, la conserver, et en bien user et la recouvrer, si on ne sait ce que c’est ? Ignoti nulla cupido. Il faut surtout bien expliquer la différence de la grâce habituelle, qui est propre aux justes, et de la grâce actuelle, qui est commune aux justes et aux pécheurs. Sans cette distinction, on n’entend ni les livres ni les sermons.

On verra dans un livre qu’il faut être en état de grâce pour communier, dans un autre qu’on ne peut rien sans la grâce et que le pécheur a perdu la grâce. De là on conclurait que ce pécheur ne peut plus rien faire pour le salut puisqu’il est privé de la grâce. Ainsi faut-il faire voir la différence de la grâce sanctifiante que le pécheur a perdue par le péché mortel, et de la grâce actuelle que Dieu lui accorde encore dans l’état du péché mortel. Avec cette grâce actuelle il peut, il doit, faire des bonnes œuvres qui le disposent à recouvrer la grâce habituelle, mais qui ne méritent rien pour le ciel.

Il faut surtout instruire sur la manière d’agir surnaturellement. C’est une des choses les plus importantes, sur laquelle on n’est point instruit du tout. De là il arrive qu’on fait tout passionnément, naturellement, comme les païens.

 

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