Causerie I

 

MARQUES DE VOCATION À L’ÉTAT ECCLÉSIASTIQUE

 

Les marques les plus certaines d’une bonne vocation à l’état ecclésiastique sont :

1. l’esprit sacerdotal, ingenium sacerdotale,

2. une intention pure,

3. une aptitude pour s’acquitter des fonctions ecclésiastiques d’une manière propre à édifier l’Église,

4. une haute estime de son état,

5. un grand éloignement du monde et de l’esprit du monde,

6. une gravité, une modestie propre à édifier les fidèles,

7. une grande pureté, une chasteté angélique, et un grand éloignement des personnes du sexe.

 

[Cette première causerie annonce sept marques, alors que le texte n’en analyse que cinq, qui, de plus, ne suivent pas l’ordre annoncé :

1. Esprit sacerdotal

2. Estime de cet état

3. Intention pure

4. Aptitudes

5. Grande pureté

Note de l’éditeur G.T.]

 

PREMIÈRE MARQUE : L’ESPRIT SACERDOTAL

 

Malheur à ceux qui s’ingèrent dans l’état ecclésiastique sans y être appelés : Nemo sumit sibi honorem nisi qui vocatur a Deo tanquam Aaron (He 5, 4). Or, il y a des marques de cette vocation. Et la première est l’esprit sacerdotal. Les prêtres sont d’une même nature que les autres. L’écriture les appelle non plus des hommes mais des anges. Angelus Domini est (Ml 3, 1-2), dit le prophète Malachie. Saint Paul les nomme de même : propter angelos (2 Co 11, 10). Il veut que les femmes soient voilées propter angelos. Ils sont pris d’entre les hommes : ex hominibus assumptus (He 5, 1) ; mais ils doivent être bien supérieurs en vertu, en grâce, en qualités à tous les autres hommes ; ils doivent être d’un genre extraordinaire, d’une bonne trempe. Cet esprit sacerdotal consiste surtout dans un zèle ardent qui doit les animer pour procurer la gloire de Dieu et le salut des âmes ; ce zèle doit les dévorer : Zelus domus tuae comedit me (Jn 2, 17). " Qui est scandalisé sans que je n’en sente une vive douleur ? " disait l’Apôtre : Quis scandalizatur et ego non uror ? (2 Co 11, 29). Ils sèchent de douleur quand ils voient que Dieu est offensé : Vidi prævaricantes et tabescebam (Ps 118, 158). Ce zèle, cet amour de Dieu les presse, les anime, les porte à tout faire, à tout entreprendre, pour les intérêts de Jésus-Christ : Caritas Christi urget nos (2 Co 5, 14). Ils sont toujours disposés à tout sacrifier : leurs biens, leur fortune, leur repos, leur santé, leurs talents, leur vie même, pour la gloire de Dieu, pour l’utilité de l’Église, pour empêcher la profanation des sacrements, pour remplir dignement les fonctions de leur ministère: impendam et superimpendar (2 Co 12, 15), au lieu que les mercenaires tournent à tout vent, et préfèrent leur bien-être aux intérêts de Jésus-Christ, et donnent les sacrements aux indignes par des motifs humains.

On a remarqué dans bien des saints et d’autres prêtres ce génie sacerdotal dès leur enfance. On voyait déjà dès l’âge le plus tendre que Dieu les destinait au sacerdoce ; ils sentaient déjà en eux un attrait pour l’état ecclésiastique ; on voyait bien, par un air de sainteté, de modestie et de douceur, de gravité, de dévotion, qu’ils n’étaient pas nés pour le monde, et que Dieu les destinait à l’état ecclésiastique ; ils sentaient déjà en eux un doux penchant pour cet état et pour toutes ses fonctions : Prævenisti eum in benedictionibus dulcedinis (Ps 20, 4). On apercevait déjà dans plusieurs un germe de ce zèle pour procurer la gloire de Dieu, pour détourner leurs camarades du vice et les porter à la pratique du bien, à la prière, à la piété. Je connais un prêtre qui, dès son enfance, sentait un attrait pour la prédication ; il montait sur une table et prêchait les assistants. Ainsi on peut dire que Dieu donne déjà dans le baptême l’habitude de cet esprit sacerdotal, comme il donne l’habitude des dons du Saint-Esprit et des vertus théologales.

Cet esprit sacerdotal fait qu’un ecclésiastique ne cherche pas ses intérêts, mais les intérêts de Jésus-Christ et l’utilité de l’Église. Il ne cherche pas un bénéfice lucratif et honorable, mais celui où il pourra procurer la plus grande gloire de Dieu et sauver plus d’âmes. Il ne borne pas son zèle à sa paroisse, mais il l’étend jusqu’au bout du monde, au moins par ses désirs, par ses prières, et par les secours qu’il donne quand il peut pour aider les autres à faire le bien, au lieu que les prêtres dont le zèle se borne à leur paroisse - angustiamini in vobis (2 Co 6, 12) - sont quelquefois jaloux d’entendre l’ordre et la piété qui règnent dans les autres. Les vrais ecclésiastiques en sentent une vraie joie et un plaisir indicible, car nous devons être charmés de savoir que Dieu soit mieux servi et plus honoré des autres qu’il ne l’est de nous. - Utinam omnes prophetent ! (Nb 11, 29) - Les prêtres oisifs lisent les gazettes pour s’amuser. Mais ceux-ci apprennent les nouvelles qui concernent la religion pour l’intérêt qu’ils prennent à tout ce qui la regarde, et pour prier pour toutes les nécessités de l’Église : sollicitudinem omnium ecclesiarum (2 Co 11, 28). Le zèle pour la maison de Dieu les dévore. Ils voudraient en bannir tous les scandales et y apporter partout l’ordre, la sainteté, la perfection. Mais ce zèle est tranquille, quoiqu’actif ; il est réglé et prudent. Ils ont une grande ardeur pour la propreté des temples, des ornements, des vases sacrés, qu’ils conservent dans une grande décence : Domine, dilexi decorem domus tuæ (Ps 25, 8), au lieu que les prêtres mondains sont d’une propreté recherchée dans leurs maisons et dans leurs meubles ; mais l’église et les ornements sont dans une malpropreté indécente. L’écriture dit de Salomon, qui était la figure de Jésus-Christ, qu’il avait une latitude de cœur qui s’étendait aussi loin que les sables qui sont sur le bord de la mer, latitudinem cordis sicut arena quæ est in littore maris (4 R 4, 29). Voilà le caractère du zèle sacerdotal, un zèle aussi étendu que le monde : dilatamini et vos (2 Co 6, 13). Ils ont une sollicitude pour le salut des âmes partout où elles puissent être, une charité universelle qui s’intéresse à tout, qui est sensible à tous les avantages et les maux de l’Église.

Car un ecclésiastique quitte le monde, les biens du monde, ses parents, ses amis selon le monde ; et il prend Dieu pour son partage - Dominus pars hæreditatis meæ et calicis mei (Ps 15, 5) - et l’Église pour épouse. Ainsi il renonce aux intérêts du monde et de sa famille, pour épouser les intérêts de Jésus-Christ et de son Église.

 

DEUXIÈME MARQUE : UNE HAUTE ESTIME DE CE SAINT ÉTAT

 

De cet esprit sacerdotal naît une haute estime pour l’état ecclésiastique, qui fait qu’on le préfère à tous les états du monde, selon, les paroles de l’Imitation : vocationem suam omnibus anteponit (III, ch. 53, 5). Un bon prêtre ne quitterait pas son état pour tous les royaumes et tous les empires de l’univers, comme un bon religieux aime mieux son habit pauvre et grossier que le sceptre ou la tiare. Un bon ecclésiastique ne cesse de bénir et remercier Dieu de la grâce singulière qu’il lui a faite de l’appeler à un si saint état, qui rend, comme dit l’Imitation, les hommes semblables aux anges : Sacer status religiosi famulatus, qui hominem reddit similem, æqualem angelis, Deo placabilem, dæmonibus terribilem, et cunctis fidelibus commendabilem (III, ch. 10, 27).Mais pour sentir tout le prix d’une vocation si divine, et pour goûter l’onction que l’Esprit Saint répand dans les âmes qui se donnent tout à lui, il faut, comme dit l’Imitation, fouler aux pieds le monde et faire le sacrifice de tous les plaisirs sensuels : Invenient suavissimam Sancti Spiritus consolationem, qui pro amore tuo omnem carnalem abjecerint delectationem ; consequenter magnam libertatem mentis, qui arctam pro nomine tuo ingrediuntur viam, et omnem mundanam neglexerint curam (III, ch. 10, 24-25).

En conséquence de cette haute estime de l’état ecclésiastique, un bon prêtre fait cas des plus petites choses qui y ont rapport : il aime l’habit ecclésiastique ; il le porte habituellement, même en voyage. Et ceux qui n’ont pas l’esprit de leur état n’en estiment pas l’habit non plus ; ils le quittent à toute occasion et reprennent l’habit séculier ; si ce n’est pas totalement, c’est du moins en partie. Comme ils aiment le monde et qu’ils ont l’esprit du monde, ils se rapprochent du monde le plus qu’il leur est possible : Illi de mundo sunt (Jn 4, 5).

 

TROISIÈME MARQUE : INTENTION PURE

 

Si un jeune homme qui veut embrasser l’état ecclésiastique l’envisage par rapport à l’intérêt, à l’honneur, aux dignités, et à tous les avantages temporels, c’est une marque que sa vocation ne vient point du ciel ; elle est terrestre et charnelle. S’il se dit à soi-même : " Si j’entre dans l’état ecclésiastique, j’aurai un bon bénéfice ; je vivrai plus à mon aise que dans le monde ; j’aurai les moyens d’aider et d’avancer ma famille ; je prendrai ma sœur, mes nièces avec moi ; nous mènerons ensemble une vie douce ; " - ou : " En entrant dans cet état, j’aurai lieu de faire briller mes talents ; je prêcherai avec éloquence ; je me ferai un nom, une réputation ; je pourrai même parvenir à une dignité ou à quelque bénéfice d’importance ; je m’acquerrai la connaissance et la faveur des grands ; " - ou : " J’aurai l’occasion d’être le directeur de bien des personnes du sexe ; je lierai avec elles des amitiés et des sociétés agréables " : vocation mondaine !

Il y a aussi des gens qui sont flattés du ministère ecclésiastique, parce qu’il leur donne un ascendant sur les laïcs. C’est ce que saint Pierre reprenait dans les pasteurs : non dominantes in cleris (1 P 5, 3). Si donc on a cette vue d’ambition, de domination, par laquelle on se propose de dominer les autres, de commander aux autres, d’être élevé au-dessus des autres, d’exercer son empire sur les autres, c’est encore une preuve que la vocation ne vient pas de Dieu, mais de l’orgueil et de l’ambition.

En un mot, si un laïc qui délibère d’entrer dans l’état ecclésiastique envisage cet état du côté qu’il est honorable, commode, agréable, et avantageux à la nature et à la passion, il n’est pas appelé de Dieu : c’est la chair et le sang qui en est l’âme et le principe. S’il a du zèle pour le salut des autres, et qu’il n’en ait point ou peu pour sa sanctification, sa vocation est bien suspecte.

Mais s’il envisage cet état du côté de Dieu et du salut, s’il est bien pénétré de la grandeur du sacrifice de la messe et de toutes les autres fonctions du ministère, non pas par rapport aux hommes, mais pour le rapport qu’elles ont à Dieu ; s’il pense que, par une messe qu’il célébrera, il procurera à Dieu une gloire infinie, qu’il réjouira le ciel, qu’il édifiera l’Église et soulagera les âmes du purgatoire, et qu’il se rendra participant des mérites infinis de Jésus-Christ qu’il s’appliquera à lui-même et aux autres ; si, au lieu de considérer le ministère du côté qu’il est agréable à la nature, il ne l’envisage que du côté des peines, des croix, des humiliations, des dangers qu’il présente à tous ceux qui veulent en remplir les devoirs comme il convient ; s’il voit toute l’étendue des obligations qu’il renferme ; s’il connaît le prix de la couronne qu’il promet ; s’il est pénétré d’estime pour le salut des âmes qu’il aura à conduire, et qu’il doit mener au ciel par la voie des croix.

Si, envisageant le ministère du côté qu’il est glorieux à Dieu et utile à l’Église et au salut des âmes, crucifiant pour la chair, et que, malgré les répugnances de la nature, il l’embrasse avec ces vues pures, sans autre motif que celui de la gloire de Dieu, celui de sa perfection, et celui de la sanctification des âmes ; s’il se dit à lui-même : Ad quid venisti ? (Mt 26, 50). Est-ce pour mener une vie aisée que je veux entrer dans le ministère ? Non, c’est pour mener une vie austère et pénitente. Est-ce pour rechercher ma propre gloire ? Non, c’est uniquement pour procurer la plus grande gloire de Dieu : Non quæro gloriam meam, sed ejus qui misit me (Jn 8, 50). Est-ce pour chercher mes intérêts ? Non, c’est uniquement pour procurer les intérêts de Jésus-Christ. S’il se dit à soi-même : " Quand je serai prêtre, je m’appliquerai surtout aux fonctions les plus pénibles et les plus humiliantes ; j’exercerai le ministère à l’égard des pauvres, des malades, des paysans, des âmes abandonnées, des ignorants ; je m’éloignerai des filles et des dévotes, qui trouvent toujours des confesseurs assez ; je préférerai les pauvres aux riches, les malades à ceux qui sont en bonne santé, ceux qui sont d’un caractère, d’une humeur rebutante, à ceux qui sont honnêtes et polis, les hommes et les garçons aux personnes du sexe " : cette préférence est la marque d’un zèle surnaturel et d’une vocation divine.

Il faut qu’un jeune homme en embrassant l’état ecclésiastique puisse dire, comme Jérémie : diem hominis non desideravi (Jr 17, 16). Benoît XIV, dans une exhortation aux missionnaires, leur cite cette parole de Jésus-Christ et de l’Imitation : Sicut dilexit me Pater, et ego dilexi vos (Jn 15, 9). Dixi discipulis meis quos utique non misi ad gaudia temporalia sed ad magna certamina, non ad honores sed ad despectiones, non ad otium, sed ad labores, non ad requiem sed ad ferendum fructum multum in patientia ; horum memento, fili, verborum (III, ch. 30, 34-35). En effet, si un jeune homme médite bien ces paroles, et qu’il ne se propose d’autre vue en entrant dans l’état ecclésiastique que celle dont parle l’Imitation : les combats, les mépris, les travaux, et les fruits qui en sont la récompense, ses intentions étant droites, il y a lieu de croire que sa vocation est divine et surnaturelle.

 

Comme il faut prendre les croix et les humiliations

Les jeunes gens sont presque tous dans une grande illusion. Ils s’imaginent qu’ils auront partout des joies, des plaisirs, et des consolations. Mais l’expérience leur apprendra bientôt tout le contraire. Ils verront qu’il n’y a partout que des peines, des croix, et des tribulations, comme dit l’Imitation (II, ch. 12, 35). La croix nous attend partout. Il faut donc aussi nous attendre, nous disposer à bien prendre et porter toutes les croix que nous aurons toute notre vie. Il faut souvent les accepter par avance et les unir à celles de Notre Seigneur. Mais il y a bien des gens qui ne savent pas les prendre comme il faut. Il y en a beaucoup qui les rejettent, qui les reçoivent en murmurant. D’autres s’élèvent au-dessus par une force et une générosité naturelles, souvent même par un mépris et un dédain. C’est comme un malade qui rejetterait une médecine : elle ne lui servirait de rien. Mais pour qu’elle lui soit salutaire, il faut qu’il l’avale, qu’elle passe dans son intérieur, et qu’elle pénètre jusqu’à ses entrailles. Ainsi il ne faut pas se rendre insensible aux croix et aux humiliations par un esprit de hauteur et de dédain, mais les accepter de la main de Dieu, comme Jésus-Christ a accepté le calice des mains de son Père, et il l’a bu tout entier jusqu’à la lie. Ainsi, à son exemple il faut recevoir les croix et les humiliations avec résignation, comme des remèdes que Dieu nous présente pour purifier notre âme de ses affections déréglées. Il faut en sentir l’amertume afin qu’elles opèrent tout l’effet que Dieu se propose en nous les envoyant. Si on nous fait souffrir, il faut reconnaître que nous avons mérité tout cela. " Comment pouvez-vous vous plaindre ? " dit l’Imitation, " Vous avez mérité que toutes les créatures se soulèvent contre vous ". Si l’on nous humilie, il faut nous humilier encore plus profondément. Si on nous méprise, il faut nous mépriser encore davantage, au lieu qu’il y a bien des ecclésiastiques qui méprisent et dédaignent par un sentiment d’orgueil et de dédain ceux qui les méprisent.

 

QUATRIÈME MARQUE : APTITUDES ET QUALITÈS

 

Il y a deux sortes d’aptitudes au ministère : une aptitude naturelle et une aptitude surnaturelle. L’aptitude naturelle consiste dans les esprits, la science, l’élocution, et tous les talents humains. Quand ces talents sont destitués de l’esprit sacerdotal, de la grâce, de l’esprit intérieur, de l’oraison, de la mortification, que produisent-ils ? Des philosophes, des orgueilleux, des mondains, des gens qui suivent leur propre tête, leur propre esprit, qui donnent dans des sentiments particuliers, dans des travaux, quelquefois dans des hérésies.

Que j’ai vu d’ecclésiastiques, ornés de ces qualités humaines, commencer l’exercice du ministère avec applaudissement, se faisant admirer et louer de tout le monde. Mais peu à peu ils sont tombés, les uns dans un abus, les autres dans un autre, ou au moins dans une inertie qui a rendu leurs talents inutiles. Pourquoi ? Parce que la nature n’est pas stable. Elle ne produit en fait de sainteté que des fleurs de belles apparences, et point de fruits réels. Temporales sunt, radices non habent (cf Mc 4, 17). Une passion secrète se mêle avec ces belles qualités humaines ; et elle les empoisonne. Pour ce qui est des qualités corporelles, de la beauté, de la force, et d’autres semblables, nous voyons dans l’Écriture les jugements que Dieu en porte lui-même : Ne respicias vultum ejus neque altitudinem staturæ ejus, quoniam abjeci eum, nec juxta intuitum hominis ego judico (1 R 16, 7).

Il y a donc une autre aptitude ; c’est une aptitude surnaturelle. On a des talents naturels. Mais ils sont dominés par la grâce, la religion. Alors le zèle se soutient; il se fortifie de plus en plus ; il va toujours en croissant; il jette de profondes racines : in electis meis mitte radices (Si 24, 13).

Il y a des qualités propres à se faire aimer, de la politesse, de la douceur : elles sont équivoques ; elles servent au bien et au mal. Il y a des qualités propres à se faire respecter, comme de la modestie, de la gravité, un air sérieux, austère, majestueux, qui inspire de la piété et des sentiments de religion à ceux qui en sont les spectateurs. Voilà ce qu’il faut pour être élevé à la dignité du sacerdoce : des qualités surhumaines qui détournent les fidèles de la terre et les élèvent vers Dieu ; une modestie angélique dans son maintien et ses regards, un port grave, des gestes et une contenance réglés, une marche plus lente que précipitée, une onction divine sans affectation, un esprit droit, un bon jugement et un discernement capable de démêler le vrai du faux, l’hypocrisie de la vraie vertu, les conversations sincères d’avec les fausses, la piété solide d’avec celle qui n’en a que les apparences.

Un caractère mou et efféminé n’est pas propre à l’état ecclésiastique, parce qu’il dénote une âme sensible et portée à l’impureté. Ces caractères sont dangereux pour les personnes du sexe, à qui ils sont un sujet de scandale.

Les qualités des évêques, des prêtres, des diacres sont rapportées dans saint Saint-Paul : Oportet episcopum irreprehensibilem esse,sobrium, prudentem, ornatum, pudicum, hospitalem, doctorem, non vinolentem, non percussorem, sed modestum, sobrium, justum, sanctum, continentem (1 Tm 3, 2-3). Ces paroles, non percussorem, sed modestum, sont bien dignes d’attention : les jeunes gens qui sont hardis, effrontés, sont plus propres à être soldats et grenadiers qu’à devenir prêtres. Il faut à l’église des gens modestes, d’un caractère naturellement modeste, réservé et timide. Je dis, naturellement, car la grâce, la religion et le devoir les rend forts et courageux dans l’occasion. Cum infirmor, tunc potens sum (2 Co 12, 10).

 

Des grâces gratis datæ

Entre ces deux qualités surnaturelles et naturelles il y a un milieu. Il y a des sujets qui, sans être saints, et même sans être habituellement, dans l’état de grâce qui convient si fort à un bon prêtre, et sans laquelle il fait des sacrilèges continuels, - il y a des sujets qui sont destinés à l’état ecclésiastique par une vocation divine. C’est leur état. Dieu les a choisis pour cela, et leur a donné non seulement les qualités et les talents naturels pour cet état, mais même les dons surnaturels, comme le zèle pour le salut des âmes, l’amour de l’ordre, et une ardeur pour les fonctions du ministère, une dextérité pour les exercer décemment, un zèle pour la décoration de l’église, pour bâtir des édifices, acheter des ornements, le don de la parole, une onction pour toucher les cœurs, de la clarté, de la méthode pour bien instruire.

Ces ecclésiastiques rendent des services importants à l’Église, surtout pour l’extérieur. Ils diront à la fin du monde à Jésus-Christ : Domine, nonne in nomine tuo prophetavimus et virtutes tuas fecimus (Mt 7, 22). Et Jésus-Christ répondra : Nescio vos ; discite a me, operarii iniquitatis (Mt 7, 23). Ils ont travaillé à la construction de l’arche comme les ouvriers dont Noë s’était servi, et ils n’entreront point ; ils ont reçu leur récompense dans cette vie; ils n’en ont point d’autre à attendre ; ils étaient doués de belles qualités, même surnaturelles. Mais c’était plutôt pour le salut des élus que Dieu les leur accordait que pour leur propre sanctification, comme on donne à une nourrice une bonne nourriture plutôt par rapport à l’enfant qu’elle allaite que pour elle-même : quand l’enfant est sevré on n’en a plus autant de soin. Ainsi Dieu accorde-t-il bien des dons à des ecclésiastiques en faveur des Élus qu’il a dans une paroisse, et quand les Élus sont sauvés, ou quand un prêtre a servi par ses dons et ses talents aux vues de Dieu et qu’il meurt en état de péché mortel, il est dépouillé de tous les dons que Dieu lui avait accordés pour l’avantage des âmes qui lui étaient spécialement chères, et le pauvre misérable, mourant en réprouvé, abiit in locum suum (Ac 1, 25).

Ce malheur arrive à ceux qui n’ont pas la charité. Si linguis hominum loquar aut angelorum, charitatem autem non habeam, factus sum velut æs sonans aut cimbalum tiniens (1 Co 13, 1). La charité bien ordonnée dans le spirituel commence par soi-même, cæpit facere et docere (Ac 1, 1). Or, combien d’ecclésiastiques qui ne travaillent que pour les autres ; ils n’étudient, ne lisent, ne prêchent, ne confessent, ne disent la messe que pour les autres et presque jamais pour s’édifier eux-mêmes : cura teipsum, zela teipsum (Lc 4, 23).

Enfin, dans le choix des bons ecclésiastiques il faut aussi faire attention aux parents dont ils tirent leur origine, si ce sont d’honnêtes gens, des gens de probité, des gens fermes et enracinés dans la vraie foi, des cœurs généreux.

 

CINQUIÈME MARQUE : GRANDE PURETÉ DE MŒURS ; CHASTETÉ ANGÉLIQUE

 

Saint Paul met au nombre des qualités requises pour le sacerdoce, la chasteté : continentem, pudicum (1 Tm 3, 2-3). Et il déclare que ceux qui ne peuvent moralement garder la continence doivent se marier, qui se non continent, nubant (1 Co 7, 36). Par conséquent, ils ne sont pas propres au sacerdoce, qui exige le célibat. Aussi les canons veulent qu’on n’admette aux ordres sacrés que des vierges ou des gens qui auront expié par une longue pénitence leur incontinence passée, les gens qui auront donné des preuves qu’ils pourront vivre dans la chasteté et la pureté jusqu’à la mort. Car un prêtre impudique est un monstre, un sacrilège, un objet de scandale pour les fidèles, et il est la honte et l’opprobre du sacerdoce. On ne peut assez lire à ce sujet le chapitre 5 du IVe livre de l’Imitation : Si haberes angelicam puritatem et sancti Joannis Baptistæ sanctitatem, non esses dignus hoc sacramentum accipere nec tradere (IV, ch. 5, 1).

Cum sacerdos factus es, non alleviasti onustum, sed arctiori jam alligatus es vinculo disciplinæ, et ad majorem teneris perfectionem sanctitatis. Sacerdos omnibus virtutibus debet esse ornatus, et aliis bonum vitæ exemplum præbere, ejus conversatio non cum popularibus et communibus hominum viis, sed cum angelis in cœlo aut cum perfectis viris in terra (IV, 5, 10-13).

Paroles qui doivent être bien méditées de la part de tant d’ecclésiastiques qui aiment tant de se répandre dans le monde ; il est presque impossible de mener une vie pure et chaste en fréquentant le monde et surtout les personnes du sexe : Qui tangit piscem inquinabitur ab ea (Si 13, 1).

Quelle horreur de voir des ecclésiastiques dans les cercles du monde, dans les compagnies du monde, faire et recevoir des visites inutiles, dangereuses et scandaleuses dans le monde, lier et entretenir des liaisons, des parties de plaisir avec des jeunes personnes du sexe au grand scandale des fidèles qui en parlent, qui en gémissent !

Voici une réflexion d’un prêtre pieux et judicieux : " Il y a ", disait-il, " des ecclésiastiques qui évitent à la vérité le grossier, l’odieux de l’impureté, mais qui en veulent goûter le délicat et le délicieux en se permettant à l’égard des personnes du sexe des regards, des liaisons, des amitiés, des tendresses prétendues honnêtes, mais qui renferment et qui inspirent au cœur le poison subtil de l’impureté qui corrompt le cœur devant Dieu, quoiqu’on conserve certaines bienséances devant les hommes ". Ainsi les jeunes gens qui sont sujets à ces sortes de liaisons et de commerces avec les filles et les femmes doivent être exclus du ministère.

Méditons bien ces belles paroles de l’Imitation : Quam mundæ debent esse manus illæ ! quam purum os et quam sanctum corpus ! quam immaculatum cor erit sacerdotis ad quem toties ingreditur auctor puritatis ; ex ore sacerdotis nihil nisi sanctum, nihil nisi honestum, utile procedere debet verbum qui tam sæpe Christi suscipit sacramentum ! Oculi ejus simplices et pudici qui Christi corpus solent intueri ! Manus puræ et in cœlum elevatæ quæ creatorem cœli et terræ solent contrectari ! Sacerdotibus specialiter in lege dicitur : Sancti estote, quoniam ego sanctus sum Dominus Deus vester (IV, ch. 11, 31-35).

Dieu, qui sonde les cœurs, sait combien il y a d’ecclésiastiques qui mènent une vie édifiante en apparence, et qui donnent la préférence à la créature sur le Créateur, qui sont plus attachés à eux-mêmes, à leur repos, à leur bénéfice, à leurs intérêts, à leurs parents, à leurs nièces, à leurs commodités, à leur réputation, qu’ils ne le sont à Dieu lui-même, et qui n’ont pas le courage, dans la concurrence de toutes ces choses et de bien d’autres, de donner la préférence à Dieu et à leur salut, aimant mieux trahir leur ministère, donner les sacrements à des indignes, ou laisser commettre le crime, souffrir des désordres, etc., que de s’exposer à souffrir des pertes temporelles, des disgrâces, des combats, des affronts, des humiliations, et surtout la privation de leur repos, de leurs satisfactions, de leurs commodités. Ces prêtres sont morts devant Dieu : Mortuus est (Mc 12, 20). Ils n’ont pas la charité : Si charitatem non habuero, nihil sum (1 Co 13, 2).

Il faut donc qu’un jeune prêtre, s’il veut conserver la grâce et la charité, mène une vie surnaturelle, et qu’il prenne soin, non seulement de déraciner ses passions criminelles, mais qu’il soit attentif à connaître, à réprimer, et à mortifier les affections de la nature qui, comme des épines, étouffent peu à peu le germe de la grâce, parce qu’elles s’élèvent au-dessus des affections et des sentiments surnaturels ; elles dominent sur la grâce, sur la charité ; elles occupent dans le cœur la place que Dieu devrait occuper ; elles deviennent l’idole des cœurs.

Il était défendu dans l’ancienne loi, sous peine de mort, de faire pour l’usage des hommes les mêmes parfums qu’on brûlait devant l’arche pour l’honneur de Dieu, pour marquer, disent les interprètes, qu’on devait adorer et aimer Dieu d’un culte et d’un amour de préférence supérieur à celui qu’on doit à la créature, et que celui qui donne la préférence à la créature sur Dieu, ou qui égale quoi que ce soit à Dieu, perd la charité et est coupable de péché mortel.

Appliquons le principe : si un prêtre ne combat pas ses inclinations naturelles, elles croîtront et augmenteront ; elles s’élèveront au-dessus des sentiments de la grâce et les étoufferont peu à peu sans qu’il s’en aperçoive. Insensiblement, l’attachement à une nièce, le désir d’enrichir ses parents, dominera sur le désir de procurer la gloire de Dieu et de procurer le salut des âmes. Peu à peu le désir de se procurer des aises, des commodités, des meubles et des habits superbes, des appartements magnifiques, des jardins voluptueux, des fleurs, des parterres, etc., occupera plus d’attention et d’affection que la prière, que l’étude, que la visite des malades, que l’instruction, que les nécessités corporelles et spirituelles de ses paroissiens. Peu à peu le temporel intéressera plus que le spirituel, et l’on se livrera avec plus d’empressement à l’extérieur qu’à la vie intérieure ; on donnera plus de temps au maniement des affaires du monde et à son ménage qu’aux exercices spirituels et à l’oraison.

On perdra un temps infini dans des conversations, des promenades, des visites inutiles, et on donnera des repas somptueux, voulant l’emporter sur les autres ; et on trouvera le temps long dans l’action de grâces après la messe et dans la visite au Saint-Sacrement. On voit même des prêtres qui n’en font point du tout, et qui passent toute une après-midi dans la dissipation. On en voit qui à peine ont-ils célébré les divins mystères sortent de l’église avec précipitation, sans avoir rendu grâces à Dieu, comme Judas sortit du cénacle après la cène. Quelles sont donc les occupations intéressantes qui les appellent au logis ? Cultiver des fleurs, donner à manger à un oiseau, se promener dans un jardin, écumer le pot, converser avec une nièce ou avec une jeune servante qu’on garde contre les canons de l’Église au grand scandale des fidèles et pour la perte des âmes, prendre le thé ou le café ou un autre déjeuner qui les attend et qui doit être tout prêt. Cela et cent autres objets plus frivoles encore : Voilà ce qui leur impose une nécessité pressante et insurmontable de sortir si vite de l’église pour se rendre à la maison ; voilà ce qui entre en parallèle avec Jésus-Christ; disons même ce qui l’emporte sur l’Être suprême, que l’on abandonne précipitamment pour se livrer à la créature : Toto corde sequitur Absalom (2 R 15, 13). Il y a bien des paroisses où les gens qui ont communié sortent aussitôt sans action de grâces : comment les prêtres corrigeront-ils ce désordre, s’ils l’autorisent par leur exemple ?

L’Imitation a bien raison de dire que la grâce est précieuse, qu’elle ne souffre pas de lange des choses extérieures et des consolations humaines : Gratia dei non miscetur terrena sapientibus : fili, pretiosa est grata mea ; non patitur misceri extraneis rebus nec consolationibus terrenis ; abjicere ergo oportet omnia impedimenta gratiæ si optas ejus infusionem suscipere (III, ch. 53, 1-2). Non poteris mihi vacare et in transitoriis pariter delectari ; a notis et charis oportet elongari et ab omni temporali solatio mentem tenere privatam (III, ch. 53, 6-7). Si vis esse spiritualis, oportet renuntiare tam remotis quam propinquis (III, ch. 53, 11).

Il serait à souhaiter que les prêtres fussent comme Melchisédech, sine patre, sine matre, sine genealogia (He 7, 3). C’est l’avis que leur donne le concile de Trente : et ut omnem affectum carnalem erga propinquos deponant [Décret sur la réforme générale, ch. 1 (Session XXV, 3-4 décembre 1563, Conciliorum Œcumenicrorum Decreta, Bâle : Herder, 1962, p. 760, lignes 41-42)].

On voit par ces passages de l’Imitation qu’il faut, pour devenir spirituel et intérieur, réprimer la nature : quanto magis natura premitur, tanto major gratia infunditur (Imit. III, ch. 54, 32) ; qu’il faut contraindre la nature corrompue à faire et à souffrir ce qu’elle ne veut pas et lui refuser ce qu’elle désire, ce qu’elle aime, ce qui la flatte.

Si ad hunc apicem scandare gliscis, oportet viriliter incipere et securim ad radicem ponere, ut evellas et destruas occultam et inordinatam inclinationem ad teipsum et ad omne privatum et materiale bonum (III, ch. 53, 15). Voilà la raison pour laquelle il y a peu de prêtres intérieurs et spirituels : c’est qu’ils mènent une vie trop sensuelle, et qu’ils suivent les inclinations de la nature au lieu de les mortifier : Sed quia pauci sibi ipsis perfecte mori laborant, propterea in se implicati remanent, nec supra se in spiritu elevari possunt ; qui autem mecum libere ambulare desiderat, necesse est ut omnes pravas et inordinatas affectiones suas mortificet atque nulli creaturæ privato amore concupiscenter inhæreat (III, ch. 53, 18-19).

Mais pour distinguer ce que c’est qu’un sentiment divin et une vie surnaturelle, il faut l’avoir éprouvé soi-même ; il faut en avoir fait l’expérience. Les prêtres qui mènent une vie sensuelle et qui vivent de la vie naturelle ne savent ce que c’est [que] des sentiments purs, divins, spirituels, et ce que c’est qu’une vie surnaturelle. Ils en donneront bien une définition spéculative, comme ils la voient dans les livres. Mais ils ne savent pas la distinguer dans la pratique, ni pour eux ni pour ceux qui sont sous leur direction.

Cependant les prêtres sont plus obligés que personne à tendre à la perfection et de devenir des hommes intérieurs. Une âme intérieure veille sans cesse sur elle-même. Elle porte son cœur entre ses mains pour en examiner tous les mouvements, et renoncer, extirper, arracher ceux de la nature pour suivre les impressions de la grâce : étude digne de prêtres, science nécessaire aux prêtres, obligation indispensable pour les prêtres ! Mais qu’il en est peu qui s’appliquent à cela, surtout constamment : ergo pauci salvantur ! (Lc 13, 23). Mais on peut être sauvé sans cette sublime perfection ? Oui, les laïcs ; mais, les prêtres, il faut qu’ils soient des saints ou des réprouvés.

 

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