Mort de mon hôte Lô.

 

La charité m’engage à dire un mot de la mort de mon hôte si charitable, et à qui j’ai tant d’obligations, aussi bien que tous les chrétiens, puisqu’il les recevait et les nourrissait dans sa maison ; quelquefois les néophytes, pauvres ou riches, y passaient plusieurs jours ; et c’est là que notre hôtesse, ses deux filles et leur tante, les instruisaient, les formaient à la piété, encore plus par leurs exemples que par leurs discours. Elles avaient le talent, avec la grâce, d’inspirer tous les sentiments de religion qui font des adorateurs en esprit et en vérité. Que de bien s’est fait dans cette maison ! et leur charité ne s’y est pas bornée, car les deux veuves, surtout la tante, ont parcouru les provinces pour édifier les chrétiens et convertir les païens.

Elle a formé plusieurs chrétientés ; elle est allée deux fois à la capitale du Kouy-tcheou ; elle fait tout cela par les vues les plus pures, car elle quittait alors une maison où elle avait tout pour s’exposer aux incommodités des voyages, aux fatigues, aux persécutions. Elle a eu bien des épreuves, des commencements de troubles, mais Dieu l’a toujours délivrée. En voici une bien considérable : elle allait de côté et d’autre dans la ville baptiser des enfants malades, sous prétexte de leur donner des remèdes qu’elle donnait en effet ; elle entra dans une enceinte où étaient des marchands prétoriens, elle baptisa un de leurs enfants malade qu’ils lui apportèrent, ensuite cet enfant se trouva plus mal ; ces gens entrent en fureur, et pour se venger, ils appellent celle qu’ils croyaient être la cause de ce mal, sous prétexte de venir voir des enfants malades. Elle arrive, et aussitôt toute la multitude des voisins s’attroupe, l’environne, l’accable d’injures, veut la battre ; les prétoriens la menacent de la lier et de la mener au prétoire.

Elle, sans se troubler, animée d’une force héroïque et surnaturelle, leur répond avec une prudence et un courage qui les étonnent ; elle fait le premier pas et leur porte le défi ; Allons, dit-elle, allons au prétoire, je suis toute prête…

Cela les déconcerte ; elle leur fait voir que ses remèdes sont bons ; ils en sont convaincus ; mais ils lui disent qu’ils lui font la guerre parce qu’elle est chrétienne, et c’est de quoi elle se glorifiait.

Enfin la chose alla si loin, que ces prétoriens voulaient exciter une persécution contre les chrétiens. Elle, pour l’éviter, se soumit à leur faire une promesse qu’ils exigeaient, qu’elle répondait de la vie de l’enfant, vie pour vie, pour deux mois ; mais elle eut soin de dire que la vie de l’enfant et de tout le monde ne dépendait point des hommes, mais de Dieu. Cette action me fit quelque peine ; cependant, tout bien considéré, elle avait raison de s’exposer pour le bien public ; et ce fait, et bien d’autres que l’expérience m’a appris, m’ont persuadé que, dans les cas qui ne sont pas clairs, il faut laisser les bonnes âmes à leur conscience ; c’est le Saint-Esprit qui les dirige. Nous étions bien en alarme pendant les deux mois, mais Dieu protégea sa servante et la délivra, car tandis que les autres enfants moururent, il conserva la vie à celui-là.

Revenons à notre hôte ; c’était un homme plein de religion, de droiture, de charité, mais trop mou, trop sensuel ; cependant il se corrigeait tous les jours ; le voyant avec ses défauts et ce bon fonds de religion, il me vint en pensée qu’il lui faudrait une longue maladie pour le purifier et le détacher de tous les plaisirs du monde ; cela arriva ; Dieu lui envoya des infirmités qui lui causèrent des langueurs et un dégoût pour la nourriture et lui rendaient la vie onéreuse ; il lui envoya encore des afflictions plus sensibles ; son fils aîné avait été fervent un an ou deux, tandis qu’il pratiqua des mortifications, et qu’il fut exact aux exercices de piété ; mais il quitta ces pratiques, tomba dans la mollesse et le crime ; et cela arriva à bien d’autres. Si les chrétiens, qui sont un peu à leur aise, ne pratiquent des mortifications, la sensualité les perd bientôt et les entraîne dans toutes sortes de vices. Sa conduite était un supplice pour son bon père qui l’exhortait et lui représentait les douleurs que Notre-Seigneur avait souffertes dans son crucifiement, pour lui faire sentir le désordre de ses infâmes plaisirs. Cet enfant ingrat, poussé du démon, loin de recevoir ces avis charitables, alla jusqu’à lever la main contre son père. C’était par de telles croix que Dieu voulait le purifier et le conduire à la mort.

J’étais à Tchang-Kéou, à deux journées, lorsque la maladie augmentant, il m’envoya chercher ; j’eus dans ce voyage un événement bien tragique ; quoique j’eusse loué la barque pour moi et mes gens, à l’exclusion de tout autre, le maître, par une cupidité insatiable, étant arrivé à un endroit nommé Moû tâng, ce qui signifie la colline du bois ; c’est un grand endroit où il y a peut-être dix mille âmes, quoiqu’il n’ait pas le nom de ville ; il y a des chrétiens aussi. Ce maître de la barque aborda dans ce lieu, dans l’espérance que quelqu’un viendrait encore se loger sur sa barque, et que cela augmenterait son salaire ; nous avions beau nous opposer, il voulut s’arrêter là. À peine sommes-nous sur le rivage, que voilà des satellites avec des armes qui se placent sur la barque et veulent venir avec nous. Rien de plus critique et de plus crucifiant ; il ne put les empêcher ni nous non plus ; nous voilà donc bien accompagnés, avec des satellites armés qui étaient des brigands, des scélérats qu’on avait chassés du prétoire. Cependant il faut faire la route avec ces scélérats capables de nous voler, de nous tuer, surtout s’ils eussent su qui j’étais.

Mon meilleur parti était de garder le silence ; je passai la journée dans un cruel embarras ; ils s’informaient de temps en temps qui nous étions, où nous allions ; mes gens répondaient, et ils étaient fort timides et avaient peu de persistance. Le soir, au lieu de gîter à la nuit fermante, ils forcèrent le pilote de les conduire plus loin, à une ou deux lieues, dans les ténèbres, et ce qui rendait la navigation plus périlleuse, c’est que les eaux étaient dans le plus grand débordement, cela augmentait notre frayeur. Nous ne savions ce qu’ils voulaient faire de nous ; cependant après bien des inquiétudes plus cruelles que l’on ne se l’imagine, ils se retirèrent.

Arrivé enfin chez mon hôte, le mercredi, je le confessai, et il reçut l’Extrême-Onction et le Saint-Sacrement, et mourut le vendredi en ma présence, avec tous les sentiments de piété, de résignation, de détachement, de confiance et d’amour, qui caractérisent la mort d’un prédestiné.

 

Enterrements des Chinois.

 

Table de la Grande Relation

 

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