Les démons vexent les païens.

 

On voit dans les villes, en différents endroits, des lampes que les païens allument toutes les nuits ; l’origine de cela, c’est qu’il y avait des démons qui infestaient ces endroits. Les païens ont fait de semblables vœux pour être exempts de leurs vexations. J’ai ouï dire souvent qu’en Chine les démons apparaissaient sous différentes figures, attaquaient les païens, les battaient, les étouffaient, les excitaient à se pendre. Cela est arrivé dans le district de M. Devault, c’est lui-même qui me l’a raconté ; après avoir examiné le fait, il voulait en envoyer une procédure à Rome.

Ces démons causent aussi tant de frayeur à des personnes, qu’elles en meurent sur-le-champ, comme il est arrivé à un grand ennemi de notre religion à Tchâng-Keou. On voit dans toutes les histoires des missions du Tonkin, de la Cochinchine, de semblables vexations des démons exercées sur les païens. Qu’on lise le livre de la Cité de Dieu, de St. Augustin, et on verra le cruel empire que ces esprits mains exerçaient autrefois sur les idolâtres, et quel pouvoir ils avaient sur eux.

Monsieur Sên m’a aussi raconté que dans la province du Koui-tcheou, aux environs de ces endroits où les païens sont venus tomber sur moi comme des furieux, il y avait quelques jeunes gens qui avaient envie de se faire chrétiens ; mais leurs parents les empêchaient, surtout le démon : Impedivit Satanas (1 Th 2, 18) Satan a empêché. Il me demandait s’il devait y aller les exhorter, je ne lui répondis pas décidément ; je dis qu’il fallait bien s’informer du fait, y envoyer quelqu’un, les faire venir chez les chrétiens, si cela se pouvait ; enfin que s’il y avait grande espérance, il pouvait y aller avec précaution. Il y fut, y trouva les néophytes bien intentionnés ; il raconte comme un fait certain que ces jeunes gens furent sujets à plusieurs maladies depuis qu’ils voulaient embrasser le christianisme. Leurs parents consultèrent le démon par le moyen de certains sorciers qui, après avoir dansé et sauté longtemps comme des fous, entrent dans une espèce de fureur, et le démon les possède et parle par leur organe. Cette superstition est très commune en Chine, il y a partout des sorciers qu’on appelle Tiaó touâng Kong. Ces misérables ayant fait leurs sauts, le démon répondit aux parents pour leurs enfants : Autrefois vous m’adoriez comme votre Dieu, maintenant vous voulez adorer le Dieu des chrétiens, je n’ose m’y opposer ; mais c’est pour cela que je vous cause ces maladies, et je ne me plais plus ici.

On ne croira pas ceci, mais cependant cela est vrai. Dans la ville de Tchang-kin, une femme païenne voulant se convertir, le démon disputait avec elle et disait distinctement. Il faut que tu me suives, que tu sois comme moi. Non, répond la femme, j’adore et je prie Dieu.

Les païens ont une tablette écrite avec ces lettres : Ciel, terre, empereur, parents, maîtres : Tiên, Ti, Kunc, Kui, se. Voilà l’objet de leur culte, et quand ils se convertissent, nous leur faisons arracher ce écrit et en mettre un autre à la place : Le vrai Dieu qui a créé le ciel, la terre, les hommes et tout. Cette femme avait déchiré la tablette païenne, et affiché la chrétienne, et le démon lui disait : Tu as déchiré mes habits, il faut que tu me les restitues, et, en même temps, le démon fait de terribles impressions sur leurs cœurs pour les effrayer et détourner de la religion chrétienne. Il parut encore à une autre jeune femme ; il disputait avec elle pour l’empêcher d’embrasser la foi et elle tint ferme. Alors il lui dit : Il est bien difficile de changer de cœur ; je crois que le sens de ces paroles était : tu seras chrétienne de nom, mais ton cœur demeurera païen, ou la conversion du cœur est trop difficile, tu n’en viendras pas à bout.

Je connais ces femmes qui sont d’excellentes chrétiennes ; car c’est surtout quand on se convertit sincèrement que le démon jaloux y apporte plus d’obstacles. J’ai vu la première de ces femmes contemplant une image du crucifix ; se croyant seule, elle en était si attendrie qu’elle gémissait de compassion à la vue des souffrances du Sauveur. Elle a été furieusement vexée par les païens qui ont battu son mari ; et, après une persécution de huit jours, le calme a succédé à l’orage ; mais elle a maintenant d’autres croix. Une femme qu’elle a convertie, et si bien convertie qu’elle en a converti d’autres, est retournée en arrière, et devint son ennemie aussi bien que sa sœur. Voilà la voie des élus, la voie de la croix. Saint François Xavier, dans ses épîtres, dit qu’il avait vu, par expérience, combien le démon agissait fortement sur le cœur des païens par les impressions de crainte et de frayeur qu’il leur causait ; aussi la plupart des idolâtres n’adorent le démon que par crainte, de peur qu’il ne leur nuise ; il y en a beaucoup qui reconnaissent le vrai Dieu, m :ais ils disent : Il est bon, il ne nous fera pas de mal ; mais il faut apaiser la fureur du démon, afin qu’il nous laisse tranquilles. On dit cela des Malais aussi.

Le démon se procure aussi bien des adorateurs par l’appas des richesses ; il fait accroire aux païens qu’ils feront fortune s’ils adorent une telle idole, ou s’ils font telle ou telle superstition. Le démon inspire aussi quelquefois des terreurs aux mauvais chrétiens qui sont ses esclaves, pour les empêcher de faire le bien.

Un jour, un homme de cette espèce, hardi et présomptueux hors du danger, me conduisait ; tout à coup la frayeur le saisit sans aucun fondement. Il voulait absolument m’abandonner ; c’est dans ces occasions, dans les persécutions, les tentations qu’on discerne les vrais chrétiens : la grâce les affermit, ils s’abandonnent à la providence, et les faux recourent à des moyens illicites ; ils perdent leur âme pour sauver leur corps ; ils sacrifient les bien éternels pour conserver les temporels, qu’ils perdent aussi souvent par de justes jugements de Dieu. Le démon a un plus grand pouvoir dans les pays idolâtres qui sont sous sa puissance. Les missionnaires eux-mêmes en ressentent les effets ; un des nôtres, ayant prêché avec un zèle peut-être un peu excessif contre les superstitions du pays où il était, devint comme possédé du démon, et il le craignait tant qu’il faisait à l’extérieur des démonstrations de vénération pour l’apaiser ; cela n’est pas libre ni péché dans un homme qui a perdu l’esprit. Mais c’est toujours une preuve du pouvoir du démon dans les régions idolâtres : nous en avons nous-mêmes ressenti les impressions bien souvent, lorsqu’il s’agissait d’entreprendre ou d’exécuter quelque chose d’important pour la gloire de Dieu ou le salut des âmes.

Nous ressentions des impressions si vives de crainte, qu’elles nous eussent fait tout abandonner si la grâce ne fût venue à notre secours, en nous élevant dans la partie supérieure au-dessus de ces frayeurs, quoique la nature en frémisse. La religion nous portait à nous exposer aux plus grands dangers quand le besoin et la prudence l’exigeaient ; et malgré ma timidité naturelle, je puis dire à la louange de la grâce que dans les plus affreux périls, je n’ai pas cédé aux païens, et j’ai senti la vérité de ces paroles de St. Paul : Cum infirmor, tunc potens sum (2 Co 12, 10) ut sublimitas sit virtutis Dei, non ex nobis (2 Co 4, 7) Quand je suis faible, c’est alors que je suis fort… afin que la grandeur appartienne à la vertu de Dieu et ne vienne pas de nous.

Le démon a des ruses de toutes espèces. S’il détourne du bien par la crainte, il y a des temps où il a l’adresse d’étouffer tout sentiment de crainte pour porter au mal ; en sorte que, dans ces tentations plus délicates et plus dangereuses que celles que l’on éprouve à la vue des dangers et des maux temporels, le souvenir des vérités les plus terribles de la religion, et les horreurs de la mort même et les tourments de l’enfer, ne font point d’impression ou fort peu. Ni l’aspect des périls qui nous environnent de tout côté, le démon sait amortir tout cela par l’attrait du plaisir ; Dieu le permet pour éprouver notre fidélité, et il faut que la charité nous fasse vaincre la tentation du plaisir aussi bien que celle de la peine.

Je me suis trouvé dans ces états de peines et d’épreuves si critiques, que serais-je devenu si Dieu n’eût eu pitié de moi ? Misericordiæ Domini quia non sumus consupti (Lm 3, 22). C’est par l’effet des miséricordes du Seigneur que nous ne sommes pas entièrement perdus. Le souvenir de la mort et de la passion de N. S. était mon bouclier pour repousser les traits enflammés de l’ennemi ; Dieu proportionne la grâce à la force de la tentation : Faciet cum tentatione proventum ut possitis sustinere. (1 Co 10, 13). Il vous fera tirer profit de la tentation même afin que vous puissiez persévérer.

Mais il arrive, comme dit l’Imitation, qu’après avoir surmonté par la force de la grâce les plus violentes tentations, on succombe dans de plus petites pour être mieux convaincu de sa faiblesse ; il arrive souvent en Chine, que le démon craignant que des apostats ne rentrent en eux-mêmes, les précipite dans de si furieux abîmes, qu’ils ne peuvent plus moralement s’en relever ; il les engage à contracter des mariages avec les païens, ou à prendre des emplois incompatibles avec la Religion.

Il y en a d’autres qu’il amuse par la dissipation des vaines joies ; ils ne pensent qu’à rire et à se divertir ; par là, le démon éloigne d’eux les réflexions sérieuses qu’ils devraient faire sur leur état. Le démon sait étourdir les pécheurs, les aveugler, les endurcir de telle sorte qu’ils ne sentent plus de remords, vivent et meurent endurcis dans une fausse paix, de même que dans un sommeil léthargique.

St Augustin, considérant sérieusement toutes les ruses du démon, s’écrie : " Qui pourrait s’échapper de tant de périls et de pièges ?… il n’y aura que ceux que Dieu en délivrera par sa grâce et sa miséricorde ; Quoniam in te ermitage a tentatione, et in Deo meo transgrediar murum Ps 17, 30). Car c’est par vous que je serai délivré de la tentation ; et ce sera par le secours de mon Dieu que je passerai le mur. — des âmes humbles qui se défient d’elles-mêmes pour ne se confier qu’en Dieu.

Autre illusion, le démon persuade aujourd’hui aux libertins de nos jours qu’il n’y a point de démon, afin qu’ils ne se défient point de ses pièges et de ses tentations ; n’importe à cet ennemi frauduleux par quelle ruse et quel moyen il séduise les âmes, pourvu qu’il les trompe et les entraîne dans le précipice.

 

Conduite des païens pendant la sécheresse.

 

Table de la Grande Relation

 

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