Conversion d’une Famille.

 

La famille du mari de cette femme dont nous parlons, Madeleine Sên, était très nombreuse ; elle consiste en plus de mille personnes, elle se nomme Xèn. Or, cette zélatrice travailla avec un zèle infatigable et avec un heureux succès à la conversion et à la formation de cette famille qui lui était alliée ; elle alla partout les exhorter ; il s’en est converti quelques centaines ; les autres refusèrent d’embrasser la foi, quoique instruits, et cela principalement par avarice ; tous ou presque tous ont avoué qu’elle était bonne ; mais les uns ont prétexté des obstacles, les autres se sont excusés sous d’autres raisons ; les autres ont différé à un autre temps, et ont perdu le moment précieux de la grâce ; ils ne pensent maintenant plus guère à se convertir ; il faut des grâces bien fortes pour vaincre tant d’obstacles, et il faut y coopérer.

Un oncle de son mari, ayant vu sa femme et ses enfants, ses brus convertis et prêts à recevoir le baptême, je les avais fait catéchumènes et avais différé le baptême au lendemain. Le même soir, le père de famille arrive et, apprenant cela, menace de tout massacrer, surtout sa femme qui s’attendait et se préparait déjà à la mort. Cependant, malgré ses menaces, une de ses brus, excellent sujet, vint me trouver avec son mari et un enfant ou deux pour recevoir le baptême ; les autres furent baptisés en détail, peu à peu, dans l’espace de quelques années, et le père s’y opposait toujours. Cependant, comme il s’adoucissait un peu, on faisait les prières publiques dans sa maison. À la fin, il convenait bien de la vérité de notre sainte religion, mais il avouait qu’il ne pouvait se détacher du siècle, ni surmonter ce respect humain, parce que les païens critiquent sans cesse notre sainte religion sans la connaître. Elle avait encore un autre oncle plus méchant que celui-ci, ennemi juré des chrétiens ; un jour que sa tante était malade et en danger, elle me vint demander conseil, si elle voulait l’aller exhorter, m’avouant qu’il y avait du danger, que son mari était un homme violent, emporté, capable d’exciter du trouble ; là-dessus, connaissant sa foi et sa prudence, je lui demandai ce que c’était que sa tante, s’il y avait espérance de la convertir ; elle me dit que c’était une bonne personne ; là-dessus, je lui dit d’y aller avec confiance ; elle y alla, et il faut, pour faire de pareilles entreprises, bien de la force et du courage, bien de la foi et de la confiance en Dieu.

Elle réussit à la convertir, la baptisa, et elle mourut ; alors son mari, au lieu de se fâcher, comme nous le pensions, devint doux comme un agneau ; il permit aux chrétiens de venir enterrer sa femme, leur donna à manger et les remercia poliment… Je vous rends grâces, leur dit-il, de la charité que vous avez pour l’âme de ma femme ; dès lors, sa famille, ses enfants, ses brus, deux filles nubiles se convertirent ; je les ai tous baptisés ; mais pour lui, il a toujours apporté des détails.

Cette femme zélée a parcouru tous les environs de cette contrée, elle a exhorté et instruit toute la famille de son mari et une infinité d’autres, portant presque toujours avec elle un enfant qu’elle allaitait ; il n’y avait point d’obstacle qu’elle ne surmontât ; elle a passé des jours entiers sans manger. Dieu bénissait sa maison à tous égards ; on s’y portait bien, et le temporel augmentait à proportion de sa charité. Mais j’avouerai une faiblesse qu’elle a eue. On l’a accusée d’avoir eu quelque familiarité avec un domestique ; et, l’affaire discutée, je pense que ce n’était pas une calomnie. Cela doit nous faire trembler, et faire voir combien on doit être en réserve avec les personnes d’un autre sexe, même lorsque la piété et la charité nous engagent à converser avec elles ; le démon, jaloux de la piété des grandes âmes et du bien qu’elles font, les tente d’une manière si subtile et si délicate, que si Dieu ne prend un soin particulier de les conserver, elles tombent dans le piège ; et que serais-je devenu moi-même sans une protection spéciale de Dieu sur moi ? Je serais péri mille fois : Misericordiæ Domini quia non sumus consumpti (Lamentations 3, 22) C’est par un effet de la miséricorde du Seigneur que nous ne sommes pas entièrement perdus.

J’ai aussi découvert, par la grâce de Dieu, les pièges imperceptibles que le démon tendait à une autre personne de grande piété ; c’était une vierge ; il suscitait pour la surprendre un jeune homme qui, sous différents prétextes plausibles, commençait à contracter avec elle une liaison sensuelle, quoique honnête en apparence ; mais Dieu, à qui cette âme était chère, m’aida à rompre tous ces liens si funestes à la pureté qui est une vertu si délicate, et qu’il faut conserver comme une glace qu’un souffle ternit. Dieu a aussi permis cette faute dans cette femme, surtout afin que tant de conversions et tant de bien qu’elle avait fait ne l’élevassent pas, et que, connaissant sa misère, elle s’en humiliât profondément.

Cela cependant fit un affreux scandale, et depuis, pour la punir, je ne voulus plus demeurer chez elle ; j’allai chez la femme de soixante ans dont j’ai parlé d’abord, et dont la vie et les mœurs étaient si pures et toute sa conduite irréprochable.

Voici encore une faiblesse de nos zélatrices, faiblesse bien naturelle au sexe. Un jour, elles vinrent où j’étais, parées de fleurs sur leurs têtes, apparemment qu’elles avaient fait quelque visite chez les païens ; moi, ne pouvant souffrir que des âmes de cette trempe fussent sujettes de telles misères, d’un air fort sévère qui marquait la peine que je ressentais en mon âme, je prends leurs fleurs artificielles, je les jette au feu en leur présence, et leur donne une sèche réprimande : la nature en murmurait, du moins quelques-unes d’entre elles disaient entre leurs dents : Nous en achèterons d’autres… mais réflexion faite, la grâce, vainquant la nature, elles prirent la résolution de ne jamais plus porter de fleurs, et elles l’exécutèrent fidèlement.

Ce ne sont pas là de petits sacrifices pour les personnes du sexe, qui souvent sont, aussi bien en Chine qu’en Europe, plus attachées à la parure qu’à toute autre chose.

 

Christianisme sur les montagnes du Fou-tchéou.

 

Table de la Grande Relation

 

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