TROISIÈME PARTIE

DES OBSTACLES À LA GRÂCE

 

"Mon fils", dit Jésus-Christ à l'âme fidèle dans l'excellent Livre de l'Imitation, " ma Grâce est précieuse, elle ne souffre point de mélange des affections profanes ni des consolations terrestres. Il faut donc, si vous voulez recevoir l'infusion de la Grâce, rejeter tout ce qui lui est oppose " ; Fili, pretiosa extraneis est gratia mea, non patitur se misceri rebus nec consolationibus terrenis ; abjicere ergo oportet omnia impedimenta si optas ejus infusionem suscipere (III, ch. 53, 1-2).

Les obstacles que nous mettons aux opérations de la Grâce sont surtout la résistance à son inspiration, le péché, la passion, les affections humaines, les joies vaines, les plaisirs et les divertissements du monde, l'empressement et la tiédeur, les désirs, les pensées inutile.

Chapitre I

Premier obstacle.

Résistance à la Grâce

L'obstacle le plus formel que l'on puisse mettre à la Grâce, c'est la résistance que l'on oppose à ses inspirations et à ses mouvements. C'est pécher contre le Saint-Esprit de résister volontairement et avec connaissance à la Grâce. C'est le péché que Jésus-Christ reprochait aux Pharisiens (Mt 12, 31), qui par une méchanceté diabolique attribuaient au démon les miracles qu'il faisait ; et saint Etienne disait de même à ce peuple incrédule : " Vous résistez sans cesse au Saint-Esprit", Vos semper Spiritui Sancto resistitis (Ac 7, 51)

On se rend coupable de ce péché,

1° quand on rejette les bonnes pensées et les bonnes inspirations que Dieu nous donne ;

2° quand on résiste au mouvement qui nous porte à faire le bien, ou lorsqu'avant de faire une action on sent bien qu'elle est mauvaise, mais qu'on la fait néanmoins pour contenter sa passion, réprimant ou éloignant le sentiment de la Grâce qui nous en détourne ;

3° quand on étouffe les remords de sa conscience qui nous reproche des fautes que nous voulons nous cacher à nous-mêmes pour vire tranquillement dans le péché ;

4° lorsqu'en écoutant la parole de Dieu, au lieu d'ouvrir son cœur aux impressions salutaires que cette divine parole devrait faire en nous, l'on détourne son attention pour ne point être effrayé des vérités qu'on entend, et qu'on s'affermit contre la crainte que les jugements de Dieu devraient nous inspirer ;

5° lorsqu'en examinant sa conscience, au lieu de faire attention à certains doutes raisonnables qui nous avertissent intérieurement de bien des choses que nous devrions faire ou éviter, on ne veut pas se donner la peine de les éclairer, de peur d'être obligé de les déclarer en confession et de se priver de quelques satisfactions auxquelles on est attaché, de peur de se voir dans l'obligation de faire quelque chose à quoi l'on répugne ;

6° lorsqu'au lieu de s'instruire de ses devoirs et de ses obligations on craint de voir la vérité de peur qu'elle nous gêne, et qu'on s'aveugle, qu'on ferme les yeux à la lumière pour vivre tranquillement dans le péché. Rien n'est plus dangereux pour le salut que cette résistance à la Grâce ; elle nous conduit d'ordinaire à l'aveuglement spirituel, à l'endurcissement du cœur, et à l'impénitence finale, parce que ce mépris que nous faisons de la Grâce en tarit la source. Le Saint-Esprit nous voyant toujours sourds à la Grâce nous abandonne enfin à nous-mêmes, et nous prive des Grâces auxquelles nous avons résisté, pour punir l'abus que nous en avons fait. Le pécheur ainsi abandonné de Dieu et privé de la Grâce est dans un état de réprobation. Voilà pourquoi il est dit dans l'Évangile que les péchés contre le Saint-Esprit ne seront pardonnés ni dans cette vie ni dans l'autre (Mt 12, 32). C'est le malheur qui est arrivé aux Juifs, qui ont été réprouvés de Dieu pour avoir résisté aux lumières de l'Évangile que Jésus-Christ leur prêchait, et pour avoir abusé de tant de Grâces qu'il leur faisait, et contredit les miracles qu'il opérait parmi eux [La pensée de ce passage doit évidemment être revisée à la lumière du décret du IIe Concile du Vatican, Nostra ætate. Note de l’éditeur].

Ainsi on ne peut avoir trop d'estime et d'ardeur pour connaître la vérité, et l'on ne doit rien tant craindre que de résister à ses lumières et de ne pas suivre les impressions de la Grâce. Quand bien même on n'aurait pas tout à fait le courage de faire le bien que la Grâce nous propose ou d'éviter le mal qu'elle nous défend, nous devons toujours estimer infiniment cette Grâce et remercier Dieu de ce qu'il veut bien nous l'accorder. Nous devons gémir de notre infidélité à y correspondre, et former une résolution sincère d'être plus fidèles à l'avenir.

Chapitre II

Deuxième obstacle.

Le péché

Le péché mortel est essentiellement opposé à la Grâce habituelle et sanctifiante, parce qu'un cœur souillé par le péché mortel est le siège du démon. Or, il est impossible que Jésus-Christ vienne établir le règne de la Grâce où le démon fait sa demeure. Il n'y a point de société entre Jésus-Christ et Bélial (2 Co 6, 15), non plus qu’entre la lumière et les ténèbres. Ainsi, tant qu'un pécheur ne renonce pas entièrement et pour toujours au péché mortel, il ne peut prétendre à la Grâce.

Le péché véniel ne fait pas perdre la Grâce sanctifiante, mais il l'affaiblit et la diminue, et il met obstacle aux Grâces actuelles, surtout quand il est fait avec réflexion et de propos délibéré. Mais un des plus grands empêchements que l'on puisse mettre à l'opération de la Grâce, à son augmentation, et à ses progrès, c'est l'affection au péché véniel.

L'affection au péché véniel est une attache à un objet mauvais et défendu, mais dont la matière est légère. Une personne a de la sensualité dans ses repas, de la vanité dans ses habits : tant qu'elle ne renonce pas à cette sensualité et à cette vanité, elle est dans l'affection au péché véniel.

Cette affection est une disposition habituelle de commettre un péché véniel, de quelqu'espèce qu'il soit, et dans quelque circonstance que ce puisse être. Ainsi, dès qu'une personne est disposée à mentir dans quelqu'occasion, à se venger, à médire, quoiqu'en matière peu considérable, elle est dans l'affection au péché véniel.

Or, cette affection au péché, cette disposition à retomber dans le péché, est un obstacle à l'opération de la Grâce, parce que Dieu ne se communique pas à nous pleinement tandis que nous ne nous donnons à lui qu'avec réserve, et que nous conservons librement dans notre cœur des affections et des sentiments contraires à sa volonté.

Voilà pourquoi on ne doit pas accorder la Communion fréquente aux personnes qui sont dans l'affection au péché véniel.

Chapitre III

Troisième obstacle.

Les Passions

Le plus grand obstacle qui empêche en nous l'effet et le progrès de la Grâce, c'est que nous sommes toujours esclaves de nos vices et de nos convoitises. Totum et maximum impedimentum est quia non sumus a passionibus et concupiscentiis liberi (Imitation I, ch. 11, n. 5).

La passion est un mouvement déréglé du cœur, c'est une inclination vers le mal, c'est le penchant qui vient du péché originel et qui nous porte au péché actuel. Le péché originel est ôté par le baptême, mais la concupiscence reste dans les personnes baptisées, pour être dans les justes mêmes le sujet d'un combat et une occasion de victoire, de mérite, et de récompense.

Comme nous avons tous été coupables du péché originel, nous avons tous la concupiscence, et dans la concupiscence le principe de toutes les passions. Ainsi nous sommes tous naturellement portés à l'orgueil, à l'envie, à l'impureté, à la sensualité, à la colère, et à la paresse. Car ces vices, que l'on appelle communément péchés capitaux, ne sont pas proprement des péchés, mais des passions qui portent au péché. Chacun de ces vices est une passion capitale ou dominante, parce qu'elle est la source d'une ou de beaucoup d'autres passions qu'elle excite et qu'elle anime.

Toutes les passions sont opposées à la Grâce, mais l'Écriture nous apprend que l'orgueil y apporte une opposition toute particulière, parce que Dieu résiste aux superbes et il donne sa Grâce aux humbles. Plus l'homme s'abaisse, plus Dieu le relève. Plus il présume de lui-même, plus Dieu se plaît à le confondre, car en l'abandonnant à lui-même il tombe à chaque pas et il est forcé de convenir par ses chutes qu'il ne peut rien sans la Grâce.

Si nous nous connaissions bien nous-mêmes nous nous verrions en toutes ces passions et une infinité d'autres. Mais l'amour-propre qui nous aveugle, qui fait que nous aimons à nous justifier à nos propres yeux, nous cache souvent nos défauts. Malheur à ceux qui ne les aperçoivent point ; ce sont ceux qui en ont souvent le plus. Rien n'est plus opposé à la Grâce que la passion, puisque le mouvement de la passion est directement opposé à celui de la Grâce. Le mouvement de la Grâce nous porte vers le bien, et celui de la passion vers le mal. La Grâce nous élève vers le Ciel, et la concupiscence nous rabaisse vers la terre. La Grâce tend à nous détacher de nous-mêmes pour nous unir à Dieu, et la passion nous détache de Dieu pour nous laisser à nous-mêmes. Voilà pourquoi l'Apôtre disait qu'il sentait dans ses membres une loi qui répugnait à celle de la conscience (Rm 7, 23), et que la chair combattait contre l'esprit et l'esprit contre la chair (Ga 5, 17). Ce sentiment était la concupiscence, qui excite des désirs contraires à l'esprit de Dieu. Saint Pierre recommandait aux fidèles de ne point suivre les désirs de la chair, qui combattent contre l'âme (1 P 2, 11).

Les passions sont donc un des plus grands obstacles aux opérations de la Grâce. De là il s'ensuit que pour laisser à la Grâce un cours libre on doit s'appliquer continuellement à mortifier, à dompter, et à déraciner ses passions. C'est là le plus grand et le plus difficile ouvrage du Chrétien. Les Saints ne sont parvenus à la perfection que par cette voie.

Saint François de Sales remarque qu'ils se sont exercés à cette mortification des passions pendant une dizaine d'années avant de les avoir déracinées. Il dit ailleurs que la purification n'a point d'octave, et qu'ainsi nous devons travailler sans cesse à purifier notre cœur.

La mortification des passions est un point des plus essentiels de toute la morale Chrétienne. On ne saurait trop l'inculquer et le répéter, surtout dans notre siècle, où l'abus le plus grand et le plus commun est de vouloir accorder la Religion avec les passions.

Il y a peu de Confesseurs qui s'appliquent comme ils le devraient à mortifier les passions de leurs Pénitents, et moins de Pénitents encore qui veuillent écouter en cela leurs Confesseurs. Si on trouve un Directeur qui veuille attaquer la passion dominante, on l'abandonne aussitôt, on murmure contre lui, on le décrie.

Le Père Bourdaloue dit dans ses pensées d'excellentes choses sur la mortification des passions. Il remarque que les personnes qui font profession de piété n'ont pas assez d'occasion pour vaincre leurs passions, et c'est de là que viennent leur peu de progrès dans la vertu et la plupart des fautes qu'elles commettent. Le moyen de vaincre ses passions, c'est de s'exercer à la pratique des vertus opposées. Chaque fois qu'on sent le mouvement d'une passion on doit la mortifier, la sacrifier en lui résistant et en faisant tout le contraire de ce qu'elle désire. Ce sont là les sacrifices les plus grands que l'on puisse faire à Dieu, parce qu'ils coûtent le plus et qu'ils sont plus contraires à la nature. Et c'est aussi par ces sacrifices que l'on meurt à soi-même et que l'on avance dans le chemin de la perfection.

Je crois qu'il est à propos de remarquer une chose qui arrive à bien des personnes. C'est qu'après s'être données à Dieu de tout leur cœur elles se trouvent pendant quelque temps dans un état de ferveur où il leur semble que toutes leurs passions soient anéanties. Elles n'en ressentent presqu'aucun mouvement ; elles trouvent beaucoup de goût pour les exercices de piété. Mais qu'elles se gardent bien pour cela de s'imaginer, comme il arrive à plusieurs, qu'elles sont déjà parfaites. Elles verront dans la suite que ces passions qu'elles croyaient entièrement vaincues et déracinées n'étaient qu'assoupies pour un temps. Elles renaîtront, elles se feront sentir aussi vivement qu'auparavant. Et cette tendresse de dévotion que l'on éprouvait dans les moments de cette ferveur sensible se changeant en aridité, elles éprouveront la même répugnance pour le bien, les mêmes penchants pour le mal, le même attrait pour le monde et ses vanités. Mais si elles ont la constance de combattre de nouveau ces vices et de surmonter dans chaque occasion cette répugnance, elles acquéreront peu à peu un saint empire sur elles-mêmes.

Chapitre IV

Quatrième obstacle.

Affections humaines et naturelles

Après les passions dont le mouvement entraîne vers le mal il y a encore dans l'âme des sentiments humains et naturels qui ne paraissent pas clairement criminels ni absolument mauvais, mais qui sont cependant bien plus opposés à l'opération de la Grâce qu'on ne se l'imagine. Il y a bien des personnes qui passent pour avoir beaucoup de piété qui ont de telles affections, surtout celles qui ont un tempérament tendre et affectueux. Ces affections sont, par exemple, - des amitiés et des liaisons entre les personnes d'un sexe différent, quelqu’innocentes qu'elles paraissent ; - la trop grande tendresse pour des enfants, pour un époux, pour une épouse : on peut et on doit les aimer, mais sans excès et d'une manière chrétienne ; - la satisfaction trop sensible que l'on ressent dans la compagnie et la conversation d'une personne qui nous plaît ; - l'affection trop naturelle pour son Confesseur ; - l'extrême propreté dans ses habits : on ne saurait croire combien les parures et les ajustements sont un grand obstacle à la perfection des jeunes personnes du sexe ; ces vanités les occupent quelquefois tellement qu'elles en sont tout infatuées, ne pensant presque à rien autre chose ; - l'envie d'avoir un établissement fixe et commode, ou cette satisfaction que l'on goûte en le possédant et en se voyant bien logé et bien meublé, s'applaudissant à soi-même de jouir de tout pour le présent, et prenant des précautions pour ne manquer de rien à l'avenir. Toutes ces occasions sont contraires à l'esprit de pauvreté et de simplicité, de dépendance et d'abandon à la Providence qui nous est si recommandé dans l'Évangile.

Un animal, un chien, un oiseau, une fleur, peut parfois mettre un obstacle à la Grâce. Cependant toutes ces choses sont des bagatelles et des minuties, cela est vrai ; mais l'affection n'est pas un rien puisqu'elle lie le cœur et qu'elle occupe l'esprit. D'ailleurs, écoutez l'Imitation : Modicum quandoque est quod gratiam impedit (Imitation IV, ch. 15, 8) ; " il faut quelquefois peu de chose pour empêcher la Grâce " et notre progrès dans les vertus.

La trop grande sensibilité à ce qui nous concerne, cet amour de nous-mêmes qui fait que nous aimons de parler de nos peines, qu'on y prenne part et qu'on nous plaigne, et cette satisfaction que nous ressentons dans tout cela : c'est là une recherche des consolations humaines dont nous devrions nous priver pour n'en rechercher qu'en Dieu ; - la trop grande confiance dans la protection des hommes ; - l'attachement déréglé à ses amis et à ses parents ; le désir ambitieux de les placer, de les élever, de les enrichir ; le plaisir trop sensible que la nature goûte en leur compagnie.

Saint François Xavier faisait cette remarque dans les Indes, où il était, que la jouissance des commodités de la vie, que la présence de nos parents et de nos amis, quoiqu'innocente d'elle-même, était un obstacle à la parfaite confiance en Dieu, parce que cette confiance diminue à proportion qu'on s'appuie sur la créature, et que dans l'éloignement et la privation où il était de tout cela il se sentait une parfaite liberté de cœur et d'esprit, et une ferme espérance en Dieu. L'Imitation le dit aussi, qu'il faut, quand on le peut, s'éloigner de ses proches et de ses amis, et se priver de toute consolation humaine : A nobis et charis oportet elongari (Imitation III, ch. 53, 7). Si la charité et l'ordre de la Providence nous obligent de vivre avec eux, nous devons bien veiller sur notre cœur pour ne point le laisser embarrasser et lier pour ainsi dire de ces affections humaines et si naturelles à l'homme qui est encore charnel, et qui ne sait pas ce que c'est de la liberté intérieure d'une âme qui s'est détachée de tout : nec animalis homo novit interni hominis libertatem (Imitation III, ch. 53, 10).

Tous ces sentiments ne paraissent pas blâmables à la plupart des gens de bien. Au contraire, on les approuve, on les débite, et on traite de ridicule quiconque pense autrement. Mais qu'on lise bien le 54e chapitre du III Livre de l'Imitation, et on verra le jugement qu'on doit en porter.

Or, voici la raison pourquoi toutes ces affections sont contraires à la Grâce et à ses opérations. C'est que la nature, c'est-à-dire la nature telle que nous l'avons après le péché originel, corrompue dans la plupart de ses affections, étant opposée à la Grâce, il arrive que, plus elle est forte plus la Grâce est faible ; plus la nature vit plus la Grâce languit ; plus les effets de la nature se font sentir moins la Grâce opère. Et par une raison contraire, plus la nature est mortifiée et assujettie plus la Grâce se répand avec abondance : Quanto igitur natura amplius premitur et vincitur, tanta major gratia infunditur. C'est dans ce sens que l'Apôtre disait, Cum infirmor tunc potens sum (2 Co 12, 10) ; " plus je suis faible selon la nature plus j'ai de force surnaturelle ".

Or, toutes ces affections vicieuses fortifient la nature, font vivre la nature, et par conséquent affaiblissent la Grâce, empêchent les opérations de la Grâce, ou du moins corrompent les vues et les sentiments de la Grâce et gâtent la plupart de nos bonnes œuvres.

Ce n'est plus la Grâce qui agit seule comme elle le devrait ; mais c'est la nature qui se mêle partout, qui entre dans tout, et qui s'insinue jusques dans nos plus saintes actions.

Ce n'est pas assez d'avoir une bonne intention ; il faut agir avec une affection pure, un sentiment pur ; et cette pureté d'affection consiste à ne sentir librement et volontairement rien que ce qui vient de Dieu, et à réprimer constamment toutes les impressions de la nature corrompue. Or, cette pureté d'affection est bien rare et bien plus difficile que la pureté d'intention. De là ces maximes de mort et de renoncement que l'Évangile nous propose comme la seule voie d'aller à Dieu et de parvenir à la perfection. Car c'est plus par la voie de renoncement et de privation qu'on va à Dieu que par celle de l'opération.

D'ailleurs toutes ces affections humaines attachent le cœur, et par conséquent lui ôtent la liberté et le mettent dans un esclavage qui l'empêche de s'élever vers Dieu. Elles jettent aussi des ténèbres dans l'esprit. Car de ces affections s'élèvent comme des nuages qui obscurcissent les vues de l'entendement. Et voilà pourquoi il y a si peu d'âmes qui soient véritablement intérieures et spirituelles, comme remarque l'Imitation (Imitation IV, ch. 8, 9). C'est qu'il y en a peu qui s'étudient à se renoncer en tout.

Si vous étiez intérieurement pur, vous verriez tout et vous comprendriez tout sans peine. Un cœur pur pénètre jusques dans le Ciel et dans l'enfer. Voilà pourquoi les Saints jugeaient si sainement de toutes choses, c'est que leur esprit n'était point obscurci et embarrassé de ces affections humaines, mais éclairé des lumières surnaturelles de la Grâce. Ils voyaient toutes choses du monde dans un autre jour et d'un autre œil que nous.

La Grâce ne se donne pas à ceux qui ont du goût pour la terre. C'est là le titre du 53e chapitre du IIIe livre de l'Imitation : quelle sentence pour tant de personnes qui mettent leur affection dans leurs biens, dans leurs richesses, dans les honneurs, les plaisirs, dans la bonne chère et les agréments de la vie présente !

Toutes ces maximes ne plairont pas à bien des gens ; je le sais. Mais ce sont cependant les maximes de Jésus-Christ ; elles sont toutes renfermées dans ces paroles, " Si quelqu'un veut être mon disciple, qu'il se renonce lui-même " (Mt 16, 24) ; Abneget semetipsum !, et dans cet endroit de l'Évangile où le Sauveur dit encore, " Celui qui ne hait pas son père et qui ne se hait pas soi-même ne peut être mon disciple " (Lc 14, 26).

Le Livre de l'Imitation ne cesse de les répéter et de les inculquer en cent manières différentes. On les supporte encore tant qu'elles demeurent cachées et enveloppées, ou qu'on ne les débite qu'en général. Mais quand elles sont développées et détaillées pour la pratique on en est choqué ; parce qu'elles combattent trop ouvertement notre conduite, qui leur est toute opposée.

Ainsi on doit renoncer le plus qu'il est possible à tout ce qui flatte la nature ; et si le devoir, la charité, et l'état où nous sommes nous empêchent de quitter certains objets, de moins nous devons les quitter de cœur et d'affection, en user comme n'en usant pas.

Travaillez donc à détacher votre cœur des choses visibles pour ne vous occuper que des biens invisibles ; afin que vous soyiez pur et libre, et sans embarras d'aucune créature. Pour jouir du repos intérieur il faut que vous ayiez devant Dieu le dénuement et la pureté du cœur, en sorte qu'étant libre et dégagé de tout vous vous attachiez à Dieu seul, car ceux qui suivent leur sensualité perdent la Grâce de Dieu (Imitation).

Chapitre V

Cinquième obstacle.

Les joies vaines

Un autre obstacle à la Grâce sont les joies vaines auxquelles on se livre. Les plaisirs, les divertissements du monde, les jeux, tout innocents qu'ils soient en apparence, sont souvent dangereux ; l'usage en doit être extrêmement modéré. " Ne vous abandonnez pas à une joie vaine ", dit l'Imitation (I, ch. 21, 1).

Cependant aujourd'hui on voudrait une dévotion gaie, aimable, enjouée, divertissante ; et on la déteste dès qu'elle est intérieure, réservée, et mortifiée. Qu'on lise ce que M. de Fleury dit dans ses Mœurs des Chrétiens de leur sérieux et de l'éloignement qu'ils avaient pour les plaisirs et les divertissements. Quand on est bien occupé de l'éternité et que l'on médite sérieusement les grandes vérités de la Foi, que l'on pense à ses péchés, on ne peut assez gémir. Mais il y a eu aussi des Saints d'une vertu aimable, gracieuse, enjouée.

À cela je réponds, 1° qu'il y en a davantage qui ont passé leur vie dans la tristesse et les larmes ; 2° que cette joie, cette gaieté, cette amabilité que les Saints faisaient paraître était bien différente de celle des mondains ; elle venait de la Grâce, de la paix d'une bonne conscience, de la charité envers le prochain ; en un mot, elle était un fruit du Saint-Esprit : Fructus Spiritus sunt charitas, gaudium, pax (Ga 5, 22)

Ainsi, quand nous serons parfaits comme ces Saints, que nous aurons remporté une pleine victoire sur toutes nos passions, nous pourrons nous livrer à une saine joie, toujours modérée et réservée, et jamais à une joie dissipante et mondaine. Mais tant que nous serons pécheurs passionnés la joie sera bien suspecte dans son principe et dangereuse dans ses effets.

La première chose que Jésus-Christ annonce à ses Apôtres, c'est que la peine et la tristesse se changera en joie, soit dans l'autre vie et même dans celle-ci, lorsqu'après bien des combats, des sacrifices, des efforts, des violences, on s'est enfin vaincu, dompté. Dieu répand alors dans une âme d'abondantes consolations, qui sont les récompenses de toutes ces peines.

De là il s'ensuit que les personnes qui veuillent avancer dans la voie de la Perfection Chrétienne ne doivent prendre de récréations que celles qui ne dissipent point, qui n'attachent point, car on ne doit les prendre qu'en passant, sans y penser auparavant, sans s'y livrer en les prenant, sans les regretter en les quittant.

La Grâce opère plus dans un jour de peine que dans un an de plaisir ; et souvent un jour de plaisir ruine ce que la Grâce avait fait pendant des années entières. Qu'on se rappelle, s'il est possible, toutes les conversions et tous les changements que la Grâce opère dans les âmes ; et l'on verra s'il en est beaucoup qui se soient faites dans les plaisirs et dans les folles joies du siècle. Ça a presque toujours été dans les croix, les afflictions, les humiliations, que la Grâce les a commencées et les a perfectionnées. Pour peu qu'on soit intérieur, on sent la vertu s'amollir dans le plaisir, on s'aperçoit que la force de la Grâce s'affaiblit quand la nature est à son aise. Aussi quand Dieu a quelque dessein de miséricorde dans une âme, soit qu'il veuille convertir un pécheur pour le rendre plus capable de recevoir les impressions de la Grâce, il commence par lui retrancher l'objet de ses plaisirs ; ou s'il lui en laisse l'objet il lui ôte le goût, l'affection, il y répand l'amertume, l'en détache au point qu'ils lui deviennent parfois à charge. Tantôt c'est une maladie qui le réduit dans la nécessité de se priver des viandes qui flattaient le plus sa sensualité, ou qui les lui rend fades et insipides. Tantôt c'est un accident qui ravit à une jeune personne cette vaine beauté dont elle était idolâtre. D'autres fois c'est un état d'infirmité qui nous sépare des occasions, nous éloigne des compagnies et des divertissements du monde, et qui nous oblige malgré nous à mener une vie retirée et mortifiée.

Que Dieu est admirable dans la manière dont il conduit les Élus : mirabilis Deus in sanctis suis ! On se réjouit beaucoup d'une chose comme devant nous procurer un plaisir sensible ; mais la Providence, qui veille à la sanctification de ses Élus, sait si bien disposer les choses qu'au lieu de trouver cette satisfaction on n'y trouve que du dégoût et de la peine.

Les âmes chrétiennes ne prennent guère de plaisir qu'elles ne se le reprochent bientôt après et qu'il ne leur coûte bien cher.

Saint Bruno, Archevêque de Cologne, passait les nuits à gémir et versait beaucoup de larmes quand il lui était arrivé d'avoir pris quelque plaisir innocent pendant le jour.

PRIÈRE

Puisque la joie et les plaisirs sont si opposés à votre Grâce, ô mon Dieu ! j'y renonce pour toujours. Je vous en fais le sacrifice pour jouir de l'onction de votre Grâce, que je préfère à tous les plaisirs du monde. Et si je n'ai pas la force de les éviter, non seulement je consens à en être privé, mais je vous prie d'y répandre une sainte amertume qui me force à m'en détacher.

Chapitre VI

Sixième obstacle.

Les désirs et les pensées inutiles

Les désirs et les pensées inutiles sont très contraires à l'opération de la Grâce, parce que la Grâce pour agir demande un cœur vide et dégagé, non seulement du péché, des passions, des affections humaines, mais même des choses inutiles. Car si notre esprit est occupé de pensées inutiles il ne pourra s'occuper des pensées de Dieu ni du salut. Si notre cœur est occupé de désirs vains et frivoles, la Grâce n'y trouvera point de place pour y répandre ses dons.

Voilà pourquoi l'Imitation dit que Dieu donne sa bénédiction sur des vases qu'il trouve vides : Dat enim Dominus ibi benedictionem ubi vacua vasa invenerit (Imitation IV, ch. 15, 12). Ainsi donc, plus un homme renonce parfaitement aux choses d'ici-bas, plus la Grâce vient en lui avec promptitude et le remplit avec une pleine abondance.

On ne saurait croire combien ces chimères, ces projets qui remplissent l'imagination empêchent l'opération de la Grâce ; et cependant rien n'est plus ordinaire. Examinez-vous, et vous verrez que, la plus grande partie du temps, votre esprit n'est occupé que de bagatelles ou de choses inutiles. Pour ne point donner dans le piège où le démon fait tomber tant d'âmes, on doit rejeter constamment toutes les pensées, tous les désirs, tous les projets, toutes les imaginations inutiles, en se demandant à soi-même, comme un Saint le faisait, " À quoi tout cela aboutit-il pour l'Éternité ? ". Quid ad æternitatem?

On doit se faire une sainte habitude de s'occuper toujours des pensées salutaires et méditer les vérités de la Religion, se rappelant sans cesse ce que l'on a lu dans les bons Livres et ce qu'on a entendu dans les instructions. On doit converser intérieurement avec Dieu, honorer ses perfections, implorer à chaque instant le secours de sa Grâce, demander pardon de ses péchés, veiller sur soi-même, être attentif à tous les mouvements de son cœur. Voilà ce qui devrait nous occuper plutôt que tant de projets frivoles. Voilà l'usage que nous devrions faire de notre entendement : nous entretenir de saintes pensées, de bons désirs, et de pieux sentiments. Nous rendrons compte à Dieu des pensées inutiles comme des paroles inutiles : c'est la même chose, puisque nous perdons dans l'un comme dans l'autre un temps que nous devrions employer pour sa gloire et pour notre sanctification.

Chapitre VII

Septième obstacle.

La dissipation

La dissipation est un obstacle à la Grâce, parce que la Grâce n'agit pas en nous sans nous. Nous devons agir avec la Grâce, nous devons coopérer avec la Grâce, nous devons écouter ses inspirations et suivre ses mouvements. Or, une personne dissipée et toute occupée des choses extérieures ne fait nulle attention aux impressions de la Grâce, car dès lors qu'elle est dissipée elle est toute hors d'elle-même et ne peut point remarquer ce qui se passe en elle.

En vain la Grâce parlerait-elle, en vain frapperait-elle à la porte de son cœur! Ainsi les personnes répandues dans le monde, qui voient tout ce qui se passe, qui entendent tout ce qui se dit, qui, apprenant et débitant toutes les nouvelles, donnent toute liberté à leurs sens et à leur imagination, amassent une foule d'idées qui s'impriment dans leur esprit, qui se renouvellent à chaque instant, et se ferment à elles-mêmes l'entrée de la Grâce.

Évitez donc ce tumulte du monde. Dans le maniement des choses temporelles, quoiqu'on ait une bonne intention, notre âme, si nous n'y apportons une extrême vigilance, se trouvera bientôt souillée et captivée par la vanité. " Je voudrais m'être tu en bien des rencontres, n'avoir point été parmi les hommes " (Imitation I, ch. 10, 3). " Ne vous mêlez point de ce qui ne vous concerne pas ; ne vous ingérez point dans des affaires étrangères à votre salut " (Imitation). N'écoutez point les discours inutiles ; ne jugez personne, n'examinez point les actions d'autrui, mais tournez les yeux sur vous-mêmes.

La retraite, le recueillement, est absolument nécessaire pour les opérations de la Grâce. Aussi voit-on que toutes les personnes pieuses sont intérieures, recueillies, toujours attentives sur elles-mêmes et sur tous les mouvements de leur cœur. L'Écriture dit en parlant d'une âme que Dieu veut appeler à lui : " Je la conduirai dans la solitude, et je parlerai à son cœur " (Os 2, 14), voulant nous faire entendre que ce n'est point au milieu du tumulte et des embarras du siècle que la Grâce se fait entendre, mais dans le silence. Et si l'état où l'on est engagé entraîne nécessairement dans beaucoup d'occupations extérieures et dissipantes, on doit tâcher de trouver au moins quelques moments dans la journée pour rentrer en soi-même et pour se recueillir, jusqu'à ce qu'on se soit fait une sainte habitude de se conserver toujours en la présence de Dieu et d'agir en tout par le mouvement de la Grâce.

Chapitre VIII

Huitième obstacle.

L'empressement et la tiédeur

L'empressement et la tiédeur sont deux vices également opposés à la Grâce. L'empressement devance la Grâce, et la tiédeur la néglige et en laisse échapper le moment.

Comme nous ne pouvons rien sans la Grâce tout ce que l'on fait ou l'on entreprend de son propre mouvement sans la Grâce est inutile, et comme la Grâce ne fait rien sans nous toutes les impressions de la Grâce, si nous n'y répondons avec fidélité, deviennent inutiles. Ainsi on ne doit rien entreprendre avant le terme fixé par l'ordre de la Providence. Et quand la Grâce agit en nous on doit la suivre fidèlement, sans aller plus vite qu'elle ne nous conduit, ni plus lentement. Voilà pourquoi les Saints avaient toujours ces paroles à la bouche, lorsqu'il s'agissait de quelqu'entreprise : " Attendons ; le moment de Dieu n'est pas encore venu ". Pour ce qui concerne nos devoirs ordinaires et pour toutes les autres choses où la volonté de Dieu nous est manifestement connue, ce serait un abus de différer sous prétexte qu'on attend la Grâce, puisqu'elle ne nous manque point dans les choses nécessaires.

L'empressement est un défaut très ordinaire aux commençants. Dans la première ferveur on veut tout faire et tout entreprendre sans prudence. La moindre apparence de bien excite dans l'âme une ardeur vive et empressée ; mais les personnes les plus ardentes à entreprendre sont souvent les moins constantes dans l'exécution ; elles commencent tout et ne finissent rien ; elles ne conduisent rien à sa perfection ; elle ne font rien de bon ; elles confondent tout, bouleversent tout ; leur cœur est toujorus dans l'agitation. Eh ! Comment la Grâce se plairait-elle dans ces âmes ? Elle demande la tranquillité pour agir, car Dieu n'est point dans le trouble. Non in commotione Dominus (1 R 19, 11). Saint François de Sales appelle l'empressement la perte de la dévotion, parce qu'il gâte et corrompt toutes les bonnes œuvres.

Une personne sujette à l'empressement a à peine commencé une action qu'elle voudrait en voir la fin pour en faire une autre qui lui paraît meilleure. En disant ses prières elle se hâte pour faire sa méditation ; en faisant la méditation elle pense à la Messe ; à la Messe elle s'occupe de ce qu'elle fera au sortir de l'église. Ainsi depuis le matin jusqu'au soir tout se fait avec distraction, avec dissipation, avec précipitation, et par conséquent rien de bien. Quelle illusion !

Vient-il en pensée d'embrasser un état différent de celui où l'on est ? On n'a plus de paix ni de repos ; on néglige tout ; on n'a plus de goût pour ses devoirs ; on quitte ses exercices pour s'ouccper de ceux que l'on fera dans la condition où l'on espère entrer. Quelle folie d'omettre ou de négliger une bonne œuvre présente par l'apparence d'une autre bonne œuvre qu'on ne fera peut-être jamais, ou que l'on fera mal par le désir d'une autre, dont la pensée viendra encore à contretemps ! Saint François de Sales avait donc bien raison de dire que l'empressement est la perte de la dévotion. Voilà ppourquoi l'Imitation nous apprend qu'il faut examiner ses désirs et les modérer, - Quod desideria cordis examinanda sunt et moderanda (Imitation III, ch. 11, titre), - qu'il ne faut pas suivre les premières idées qui se présentent à l'esprit, quoiqu'elles aient une belle apparence, comme il ne faut pas rejeter d'abord la pensée d'une chose qui nous déplaît, parce que souvent ce qui au premier abord nous paraît excellent, étant bien examiné et pesé devant Dieu n'est point ce qu'il demande de nous, et par conséquent ne peut être pour nous d'aucune utilité, puisque rien ne nous est vraiment avantageux que ce qui est conforme à la volonté de Dieu, et tout au contraire ce qui nous répugne dans le premier coup d'œil est précisément ce que Dieu exige de nous et ce qui nous est uniquement utile et avantageux. Cette mpaxime est d'une utilité infinie, et l'on ne saurait trop l'inculquer à tout le monde, car il n'y a personne à qui elle ne convienne. Mais elle regarde surtout ceux qui sont vifs et empressés dans leurs désirs, et qui suivent sans réflexion les premières idées qui se présentent à leur esprit.

Le moyen de se corriger de ce défaut si ordinaire aux personnes de piété, c'est,

1° de modérer continuellement cette vivacité naturelle ; dès qu'on sent en soi quelques désirs vifs et empressés on doit les réprimer en tournant son zèle contre soi-même ; si l'action n'est pas d'un devoir indispensable on ne risque rien d'attendre pour agir que cette impétuosité soit passée, car, si on la fait, l'action, quelque bonne qu'elle soit en elle-même, en sera infectée comme partant d'un principe passionné, au lieu que la victoire qu'on remporte sur soi-même en se réprimant, en se modérant, sera d'un bien plus grand prix devant Dieu que tout ce que l'on aura fait par le mouvement de cette ardeur précipitée.

2° Il n'est pas seulement nécessaire de modérer son empressement avant que de commencer une action ; mais si dans l'action même on sent de nouveau cette vivacité il faut avoir la même attention pour l'arrêter, et il est bon de quitter et d'interrompre cette action s'il est possible, ou du moins d'agir avec plus de paix, de tranquillité, et de modération.

3° C'est de nous tenir toujours dans cette indifférence et un parfait équilibre, sans vouloir une chose plutôt qu'une autre, sans nous déterminer à rien de notre propre choix, selon ces paroles admirables de l'Imitation, Sta sine electione (Imitation III, ch. 37, 2), laissant tout à la volonté de Dieu et aux dispositions de la Providence, ne voulant rien que parce que Dieu le veut et qu'autant qu'il le veut, toujours disposé à tout faire, à tout souffrir, si c'est la volonté de Dieu, et également prêt à renoncer à tout ce à quoi nous sommes le plus attaché, si nous voyons que ce n'est pas la volonté de Dieu.

Chapitre IX

Neuvième obstacle.

L'esprit du monde et l'amour-propre

On a l'esprit du monde quand on pense et qu'on parle comme le monde, quand on estime ce que le monde estime, qu'on aime ce qu'il aime, qu'on approuve ce qu'il approuve, et qu'on blâme ce qu'il blâme et méprise ce qu'il rejette, qu'on recherche ce qu'il recherche, et qu'on fuit ce qu'il fuit.

Or, le monde estime, aime, et recherche les honneurs, les richesses, les plaisirs, et tous les biens du siècle ; et il a horreur de la pauvreté, de l'humiliation, et de la mortification. Jésus-Christ nous assure que le monde ne peut recevoir le Saint-Esprit, qui est le dispensateur de la Grâce : Quem mundus non potest accipere (Jn 14, 17). Et saint Paul nous dit que la sagesse du siècle est une folie devant Dieu : Sapientia enim hujus mundi stultitia est apud Deum (1 Co 3, 19). Aussi cet Apôtre se glorifie-t-il d'avoir reçu l'esprit de Dieu et non pas celui du monde, - Nos autem non spiritum hujus mundi accepimus sed spiritum qui ex Deo est (1 Co 2, 12), - nous faisant entendre par là que ces deux esprits sont absolument contraires l'un à l'autre. En effet, l'esprit du monde est si opposé à l'esprit de Dieu que les mondains ont une espèce d'horreur pour les sentiments et la compagnie des gens de bien, de même que les personnes qui ont l'esprit de Dieu détestent souverainement les maximes et les sentiments du monde. Tel est le sens de ces paroles de saint Paul : " Le monde m'est crucifié ; je suis crucifié au monde " ; Mihi mundus crucifixus est et ego mundo (Ga 6, 14), c'est-à-dire : Je suis pour le monde un sujet d'exécration, comme le monde est pour moi un sujet d'horreur.

C'est une chose bien déplorable de voir comment l'esprit du monde s'insinue maintenant partout, jusque dans l'état ecclésiastique, jusque dans les Monastères et dans la piété même ? Car à présent on ne voudrait plus dans la dévotion rien qui ressentît cet esprit de simplicité, d'humilité, de pauvreté, et de mortification. Tout cela n'est plus du goût du siècle. Mais il faut une piété noble, aimable, agréable, une piété surtout commode et aisée. On voudrait servir Dieu selon l'esprit du monde, et l'esprit du monde est l'esprit dominant. Il gouverne tout ; il règle tout, on pense, on juge, comme le monde ; on parle et on agit selon l'esprit du monde ; et on ne se conduit que selon les fausses maximes des enfants du siècle.

Or, cet esprit du monde gâte tout, corrompt tout à mesure qu'il entre dans nous. L'esprit de Dieu s'éloigne de nous et la Grâce nous abandonne. Et nous n'avons que des vertus apparentes, parce qu'elles ne sont plus animées de l'Esprit de Dieu qui est l'auteur de la vie de la Grâce. Spiritus est qui vivificat (Jn 6, 63). À mesure que nous prenons goût à un sentiment du monde, à une maxime, à un plaisir, à un discours, et à une vanité du monde, nous perdons le goût pour les choses de Dieu, pour la vraie piété, pour les exercices de la Religion, pour la prière, la méditation, la retraite.

De là il est aisé de voir combien nous devons vider notre cœur de l'esprit du monde si nous voulons que Dieu le remplisse du sien [Concile de Trente, Session V, 17 June 1546 : Decretum de peccato originali n. 6 : ...[concupiscentia]... ex peccat est et ad peccatum inclinat (COD., p. 643)].

L'esprit propre ou l'attachement à son sens est aussi un obstacle à la Grâce. Il y a des personnes qui, étant fort attachées à leur sens, ne veulent se conduire que selon leurs idées. C'est leur imagination qui les guide ; c'est leur propre esprit qui les gouverne ; c'est leur propre volonté qu'elles font. Si une bonne action n'est pas conforme à leur manière de penser, elles ne la feront point, quoiqu'elle vaille peut-être beaucoup mieux que celles qu'elles auraient voulu faire. Elles s'imaginent que rien n'est bien si les choses ne vont selon leurs désirs. Ainsi, quand tout ne leur réussit pas comme elles s'y attendent, elles sont toutes troublées et déconcertées. Il est évident que cet attachement à sa volonté et à son sens est très contraire à l'opération de la Grâce, parce que la Grâce veut nous conduire elle-même selon son bon plaisir et non pas selon notre imagination. Ainsi c'est à nous de la suivre, et non pas à nous à lui prescrire des règles. Et si nous sommes assez présomptueux pour vouloir nous conduire par nos propres lumières et selon les vues de notre fausse prudence, elle nous abandonne à nous-mêmes. Et quel bien pouvons-nous faire si nous sommes abandonnés de la Grâce? Un bien imaginaire, un bien qui plaira au monde et qui nous satisfera nous-mêmes, parce qu'il sera selon les idées du monde et selon notre goût, mais qui ne sera de nulle valeur devant Dieu, parce qu'il ne sera pas fait par le principe de sa Grâce et selon sa volonté.

On doit donc absolument renoncer à ses idées, à ses sentiments, à ses volontés, pour s'abandonner totalement aux vues, aux desseins de la Providence et de la volonté divine. On ne doit point se conduire selon son propre esprit, mais se laisser conduire par l'esprit de Dieu, en recevant de ce divin esprit telle pensée, tel sentiment qu'il lui plaira de nous inspirer. Tout ce qui viendra de Dieu sera toujours bon, au lieu que ce qui vient de notre propre fond est fort suspect ; et si on ne sent pas aussitôt la dévotion, la ferveur, que l'on voudrait, on doit l'attendre avec patience, s'humilier dans son néant, s'en reconnaître indigne, plutôt que de faire des efforts humains et des contentions, qui ne sont propres qu'à échauffer l'imagination et à troubler la tranquillité de l'âme.

On doit se mettre comme une cire molle entre les mains de Dieu, prêt à recevoir telle impression qu'il lui plaira. On ne doit pas perdre de temps inutilement à former des projets et à disposer dans son idée des choses que l'on fera ou que l'on dira, car souvent une seule circonstance qui vient à changer renverse toutes nos mesures. Il vaut mieux abandonner tout à la Providence et prier Dieu qu'il veuille lui-même prendre soin de tout, se disant à soi-même : Je ferai ce qui plaira à Dieu ; je me conformerai aux dispositions de sa Providence. En effet, notre plus grand soin et notre principale attention doit être de suivre les arrangements de sa Providence dans les choses extérieures, et de coopérer aux inspirations et aux mouvements de la Grâce dans l'intérieur. Alors tout nous devient utile, quoi qu'il puisse arriver. Si les choses réussissent selon nos désirs, nous en bénissons Dieu. S'il arrive le contraire, nous renonçons à notre volonté pour nous conformer à celle de Dieu. Et ce renoncement à notre volonté est plus agréable à Dieu et plus méritoire que l'action que nous aurions voulu faire, quelqu'avantageuse qu'elle nous ait paru. Ainsi nous ne disposons de rien, mais nous profitons de tout ; nous prenons tout indifféremment de la main de Dieu, les consolations et les sécheresses, la peine et le plaisir ; nous tirons avantage de tout. C'est ce qu'on appelle sainte indifférence, parce qu'on ne se préoccupe de rien et qu'on est prêt à tout ; abandon total de soi-même à Dieu, parce qu'on lui remet le soin de tout ; conformité entière à la volonté de Dieu, parce qu'on veut tout ce qu'il veut.

Saint François de Sales appelle encore cette disposition un esprit pliable, c'est-à-dire, souple et docile, qui ne raidit point, qui ne résiste point, plie en tout, s'accorde à tout, qui est content de tout, en un mot, qui se laisse mener, conduire, et diriger par l'esprit de Dieu, de sorte que nous puissions dire comme David, " C'est le Seigneur qui me conduit " (Ps 22, 1) : Dominus regit me, et comme saint Paul, " Ce n'est plus moi qui vit, mais c'est Jésus-Christ qui vit en moi " (Ga 2, 20). Car si nous étions véritablement morts à nous-mêmes, à notre propre esprit, à notre propre volonté, l'esprit de Dieu vivrait en nous, il remplacerait le nôtre, il nous inspirerait, il nous éclairerait, il nous animerait, il ferait tout en nous. Nous n'aurions qu'à écouter sa voix et ses inspirations. Mais parce que nous voulons nous conduire nous-mêmes, l'esprit de Dieu est comme forcé de nous abandonner à nous-mêmes.

PRIÈRE

pour demander à Dieu qu'il détruise tous les obstacles

que nous pourrions apporter à l'efficacité de la Grâce

Que votre Grâce, ô mon Dieu, détruise en moi tous les obstacles que je pourrais mettre à son opération, qu'elle surmonte tout, qu'elle triomphe de tout, qu'elle amollisse la dureté de mon cœur, qu'elle change ma volonté, qu'elle me détache du péché, qu'elle vainque mes passions, quelle change tous mes vices dans les vertus opposées, mon orgueil et ma présomption en humilité, mon amour-propre en haine de moi-même, ma vanité en modestie, toute la bonne opinion et toute l'estime que je pourrais avoir de ma personne en un souverain mépris, la recherche de mes aises et de mes commodités en abnégation, l'envie de plaire aux hommes dans un désir sincère de plaire à Dieu seul ! Qu'elle me rende toute la gloire, tous les honneurs, et les dignités mondaines viles et méprisables ; qu'elle change en amertume pour moi toutes les joies, les plaisirs, et les divertissements du siècle ; qu'elle m'arrache au monde et à moi-même pour m'attacher à vous ; qu'elle m'ôte le goût des choses de la terre pour me donner de l'ardeur et de l'attrait pour celles du Ciel, afin que je n'aie désormais plus de consolation et de satisfaction qu'en vous !

Qu'elle change mon avarice en détachement et en libéralité, mon envie, ma jalousie, mes haines, mes ressentiments en charité, mon impureté en chasteté, ma gourmandise en sobriété, ma sensualité en mortification, ma colère, ma vivacité, et mes empressements en patience, en douceur, et en modération, mes agitations en paix, mes inquiétudes et mes vaines craintes dans un abandon total à votre divine Providence, mes répugnances, mes révoltes, et mes murmures dans une entière conformité à votre divine volonté, ma lâcheté , ma paresse, et ma tiédeur en zèle en ferveur, ma sécheresse en dévotion, ma légèreté et mon inconstance en fermeté et en égalité, ma dissipation en recueillement, les distractions en attention ! Qu'elle purifie mon âme de toutes ses affections corrompues, humaines, et dangereuses ! Qu'elle éloigne de mon esprit toutes les pensées inutiles et frivoles ! Qu'elle fixe les égarements de mon imagination ! Qu'elle dissipe toutes les ténèbres qui m'aveuglent et les illusions qui me trompent ! En un mot, que votre Grâce ôte de moi tout ce qui vous déplaît, et qu'elle y mette tout ce qui est agréable ! Qu'elle réforme totalement mon intérieur !

Non ! mon Dieu ! il n'y a que votre Grâce qui puisse opérer en moi ce changement, et c'est d'elle seule que je l'espère et l'attends.

 

Table des matières du Dogme de la Grâce

 

QUATRIÈME PARTIE

 

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