À son Père.

 

Du Su-tchuen, le 25 juillet 1773.

Je suis arrivé au Su-tchen, ma mission, le 28 mars 1773, après avoir couru bien des dangers en traversant le royaume de la Chine, trois ou quatre cents lieues de chemin sur des rivières. La sainte Providence m’a conservé et m’a préservé de tous ces périls. J’ai vu quelques jours après Mgr notre Évêque qui est un homme apostolique, infatigable. Il a baptisé cette année plus de cent cinquante adultes, sans les enfants ; il a fait catéchumènes plus de cent gentils. Il s’en convertit de jour en jour. À peine étais-je arrivé qu’il s’en convertit quarante dans le voisinage. Mais bientôt après ils ont été accusés, mis en prison, et porté la cangue. Cette persécution nous a un peu inquiétés. Nous avons été obligés de fuir. Mais, grâces à Dieu, nos néophytes ont confessé la foi, ont souffert constamment, et aucun n’a renoncé ; ils sont sortis victorieux du combat. La plupart des chrétiens de ces environs ont souffert pour la foi des soufflets ; mon hôte actuel en a souffert cent cinquante, et a répandu beaucoup de sang. Notre Évêque a aussi souffert les entraves, qui est un supplice bien cruel. On compte maintenant dans notre mission de cette province dix mille chrétiens sans comprendre encore beaucoup d’infidèles qui adorent le vrai Dieu depuis quelques années, et qui n’ont pas eu de prêtre pour les baptiser.

J’ai été assez tranquille depuis mon arrivée ici, étant toujours caché, même aux chrétiens, de peur que ma présence n’attire quelque persécution. Mais il y a apparence que j’irai bientôt dans la partie orientale, à près de cent lieues d’ici. Il y a environ deux mille chrétiens qui sont sans prêtre, dispersés de côté et d’autre. Ce sera là ma portion. Dieu veuille bien me secourir ! j’ai bien besoin du secours des bonnes âmes. On ne saurait croire combien il y a de monde dans la Chine. Outre les villes où il y a un million, ou deux ou trois cent mille âmes, et les bourgs dix mille, toutes les campagnes sont habitées, et les montagnes ; il y a partout des maisons, en sorte que notre seule province contient autant de monde que toute la France. Et outre cela, nous avons encore deux provinces voisines ; mais il n’y a que quelques centaines de chrétiens.

Que l’Europe est heureuse d’avoir la connaissance de Dieu, l’Évangile, les sacrements, et tant de moyens de salut dont les Chinois sont privés. La Providence veuille bien les éclairer dans la suite. Il y en a qui ouvrent les yeux. On n’a pas de peine à leur montrer l’existence de Dieu : ils la reconnaissent aisément ; mais ce n’est que la grâce de Dieu qui peut convertir les cœurs. Ils sont intelligents, curieux ; beaucoup savent lire et écrire, et c’est une grande peine pour les enfants que d’apprendre les caractères chinois.

Il y a une école à côté de notre maison. Les pauvres enfants crient sans cesse nuit et jour pour attraper les tons. Avec le secours de Dieu, je fais assez de progrès pour connaître les caractères ; j’entends déjà beaucoup dans les livres ; mais les tons, les accents, jamais nous ne pourrons les apprendre parfaitement.

Les Chinois sont très sobres. Je croyais que je les scandaliserais en mangeant, et je mange encore moins qu’eux. C’est le climat qui fait cela, et les mets qui ne sont pas conformes à notre tempérament. La grâce de Dieu nous suffit ; elle supplée à tout. Je suis content ; la Providence ne m’a jamais manqué, et ne me manquera pas. Je sens bien que je suis à ma place ; je suis où Dieu me veut ; c’est une grande consolation.

Il y a du froment : mais on n’en sème guère, on ne l’aime pas. On fait deux moissons. La première, de froment, et des autres denrées qui se trouvent chez nous, se fait vers l’Ascension et la Pentecôte ; ensuite on plante dans la même terre le riz qu’on recueille au mois de septembre. Il y a une vigne dans notre jardin, mais bien différente de celles d’Europe ; elle a des piquants comme des ronces ; ils ne la taillent pas ; la plupart des raisins coulent, il n’en reste qu’une graine ou deux après une grappe. Il y a des fruits de toutes sortes, mais ils ne se conservent pas. Les fraises n’ont aucun goût et ne sont pas mangeables ; les pommes, les poires ne valent rien. Le pays de la Lorraine, à le bien prendre, est un paradis terrestre, en comparaison de la Chine. Il y a du marbre aussi commun en bien des endroits que les autres pierres ; on en pave les chemins, et les pas des passants le polissent.

Les enfants sont presque un an sans prendre d’autre nourriture que le lait de leur mère, après quoi ils commencent à manger du riz. Le riz est toujours cuit à l’eau, sans aucun assaisonnement. C’est une nourriture bien fade pour nous autres. Il n’y a point de lait, point de viande que celle de cochon. Il y a cependant des poules. Les bœufs et les vaches de notre pays y sont rares. Il y a une autre espèce de bœufs qu’on nomme des buffles ; un seul traîne une charrue un pied dans l’eau et le marais ; on lui donne de la paille de riz ; on l’attache après un arbre.

Les Chinois ont les coutumes des orientaux. Ils se prosternent par terre devant la personne qu’ils veulent saluer avec respect. Quand une personne est âgée, on lui prépare un cercueil ; elle peut le voir tous les jours. Les Chinois sont extrêmement polis, cérémonieux, modestes. Le sexe ne paraît point. Nous ne sommes que deux Européens pour nos trois provinces, Mgr l’Évêque, et moi, et un autre qui est toujours en prison, sans espérance d’en sortir ; et quatre prêtres chinois dont un a quatre-vingts ans passés et n’entend plus. On n’a ici point de satisfaction humaine ; mais quand nous sommes fidèles à Dieu, il nous dédommage bien par des consolations spirituelles.

On ne saurait dire quelle grande joie c’est pour un missionnaire d’apprendre la conversion de tant d’idolâtres qui reconnaissent le vrai Dieu et brisent les idoles ; d’apprendre que tant et tant d’enfants ont été baptisés et sont morts ; que des chrétiens ont souffert pour Jésus-Christ. Voilà la joie d’un missionnaire, outre celle que l’onction de l’Esprit-Saint lui communique dans le fond de son cœur. Cela le dédommage bien de ce qu’il a quitté en Europe, et outre cela, l’espérance de recevoir dans le ciel une récompense abondante de ses travaux.

Saluez de ma part tous mes frères et sœurs, et tous nos parents et amis. Nous avons le privilège de délivrer, à certains jours, une âme du purgatoire, autant que l’Église le peut et la première messe que j’ai dite a été pour ma mère, et ensuite pour nos autres parents.

Je ne pourrai encore recevoir des nouvelles d’Europe que dans près d’un an d’ici.

Voilà la troisième lettre que vous écris depuis mon départ.

Fin

 

Lettre à sa famille

 

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